Ping… (15 min 9 s)

L’email lui signifiant son renvoie arriva à le 27 Mai 2025 à 11h59, le sujet était neutre : « Note d’information », impossible d’en deviner le contenu avant de l’avoir ouvert. Une petite bombe à retardement lancée avant la pause déjeuner, afin de manger tranquillement pour l’expéditeur et de couper l’appétit du destinataire.

Virgile était seul dans l’open-space lorsqu’il cliqua sur « ouvrir », son juron ne trouva donc d’autres oreilles à choquer que les siennes. Les termes de la missive électronique étaient simples et factuels, l’IA du réseau d’entreprise avait détecté des abus d’utilisations de la connexion internet à des fins purement personnelles ; s’en suivait la liste non exhaustive de toutes ses consultations extraprofessionnelles. « A quand même ! » s’exclama Virgile, une fois sa colère bue et son objectivité retrouvée, « c’est sûr que, vu sous cet angle !». Il relu l’injonction, et ne put s’empêcher d’en rire. 45 heures de salaire pour 10 heures de travail effectif, voilà ce qu’on lui reprochait, mais cela devait-il nécessairement conduire à un licenciement « hic et nunc » (ici est maintenant) ? il rit à nouveau d’avoir eu l’occasion d’utiliser cette expression latine. Voyons voir, il y avait surement un moyen de sursoir à cette sentence. Il relu une fois encore le message, commençant presque à y prendre plaisir ; il y était bien mentionné que c’est l’IA qui avait collecté les données accusatoires, et bien soit, ce qu’une IA avait fait, elle pourrait surement le défaire. Il ouvrit son navigateur et tapa rapidement : avocats IA en ligne ; entré.

Les deux agents de police se présentèrent à son bureau à 14h15. Mr Smith leva sur eux un regard lourd du copieux repas qu’il venait de faire.

Vous êtes bien Mr Smith ? dit un des agents, alors même que son nom s’étalait en gras sur la plaque ornant la porte qu’il venait d’ouvrir.

Et qui d’autre ? badina Mr Smith.

Vous êtes donc en état d’arrestation, veuillez-nous suivre « ex tempore »

Quoi ? s’étranglât Mr Smith.

C’est du latin, dit le deuxième agent, cela signifie « tout de suite » !

Je sais très bien ce que cela veut dire ! s’emporta Mr Smith, mais que me reproche-t-on ?

D’avoir espionné un de vos employé dans le but de vous en débarrasser ! Et l’agent déposa sur son bureau un procès verbale détaillant les infractions commises.

Mr Smith saisie le document et le parcouru fébrile :

Comment, comment … « détournement de l’IA de la société à des fin d’espionnage » … « violations du droit de protection des données personnelles » … « accusations mensongères » … « mise en cause de la probité d’autrui sur la base d’éléments non conclusifs » … mais, mais, tous cela n’a aucun sens…

C’est ce que devra déterminer le juge monsieur, veuillez-vous levez.

Et Mr Smith se leva, chancela, retomba, se releva et traversa l’open-space, menottes aux poignets, sous les regards éberlués de ses employés.

Virgile leva les yeux de son navigateur pour voir passer l’étrange cortège, puis il retourna à son occupation du moment, faire passer sa facture de AI Layer&Cie (IA avocats et compagnie) en note de frais.

Mr Smith fut placé en garde à vue à 14h30. À 15h45 La digestion ayant fait son œuvre, il se trouva plus léger et les idées plus claires lorsqu’on lui signifia qu’il avait le droit à un coup de fil, ou 15 minutes de connexion internet pour préparer sa défense.

A 17h, Mr Smith fut déféré en comparution immédiate. Lorsqu’il vit entrer le juge Harbourg, précédait de quelques millisecondes par son volumineux tour de taille, il ne put s’empêcher de sourire et de penser : « venter potents, la puissance du ventre en latin, voilà qui décrit bien l’individu ! ».

Le juge ventripotens s’installa sur son trône qui craqua copieusement sous le poids de son quintal de « sagesse ». Les branches de ses lunettes eurent bien du mal à joindre ses deux oreilles, tant l’adiposité de son visage en avait épaissie le périmètre. Il se racla la gorge si bruyamment qu’on aurait pu s’attendre à voir jaillir des copeaux de glotte de son œsophage, mais avant même que sa langue si souvent punitive ne sorte de sa réserve, deux agents du FBI firent irruption dans la salle d’audience.

Mr le juge Harbourg, tonna le premier, que l’acoustique du lieu semblait réjouir, j’ai ici un mandat fédéral vous relevant sur le champ de toutes vos fonctions, veuillez-vous lever, et nous suivre !

Quoi ? croassa le juge, cela va « contra legem » !

Pas du tout ! ne se démonta pas le deuxième agent pour qui le latin n’était pas langue morte, cela ne va pas « contre la loi », cela « est » la loi !

Non sans mal il fut extrait de son siège, puis soutenu jusqu’à la sortie. Bien que les audiences fussent gratuites, le public d’habitués présent en fut pour son argent et quitta à son tour la salle, désabusé, laissant Mr Smith, seul sur le banc des accusés subitement renommé : banc des acquittés. Le greffier, un peu hébété s’approcha de lui :

Dans un cas tel que celui-ci, le procès est reporté « siné die », vous pouvez… rentrer chez vous !

Mr Smith souri, il ne savait pas comment, mais l’IA qu’il avait contactée avait réussi le tour de force de le faire sortir de prison, avant même qu’il n’y entre.

A 18h05, l’honorable juge Harbourg franchi les portes du Joliet Correctionnel Center dans l’état de l’Illinois, non pas, comme il avait l’habitude de le faire une fois par ans en compagnie de journalistes, pour présenter le bilan comptable du nombre d’incarcérations à son actif, mais pour le créditer de son respectueux patronyme.

A 19h30, le même jour, vêtu d’une combinaison orange taille XXXL, manche et pantalon roulé, il faisait face à son avocat.

Le FBI Mat, qu’est-ce qu’ils ont sur moi ?

Ecoute Harvey, c’est à n’y rien comprendre, un de mes contacts au bureau fédéral m’a assuré qu’un dossier de plus de mille pages avait été transmis par email aujourd’hui. Ils savent tous de toi, de tes petits arrangements avec les gros caïds, à tes grosses mains baladeuses sur les petites fesses rebondis de tes assistantes.

Mais comment…, manqua de s’étrangler le juge.

Ton portable, tes relations, tes photos sur les réseaux sociaux, les articles de journaux, tes publications, tout semble avoir été décortiqué. Mon contact pense qu’une IA a passé au peigne fin ton arborescence social.

Mais pourquoi ? Bon sang !

Apparemment pour empêcher la condamnation d’une personne.

Quoi ? Qui ?

Mr Smith, la personne que tu aurais dû juger avant d’être arrêté.

Le juge s’enfonça un peu plus dans sa chaise, il faudrait sans doute plusieurs minutes pour le désincarcérer.

Ecoute Harvey, nous somme au XXIème siècle, la défense est maintenant à l’heure de l’intelligence artificielle, l’homme est dépassé, il ne peut plus lutter, est-ce que tu m’autorises à utiliser tous les moyens pour te défendre ?

Qu’est-ce que tu veux dire Mat, IA versus IA ?

A 20h00, Gillian Landers, la directrice du FBI fut interpellée par les agents spéciaux Mike et Bennet de la CIA, comme le veut la procédure les décisions prises depuis moins de 24 heures furent suspendues, provoquant « de facto », la remise en liberté du juge Harbour, dont l’honorabilité resterait cependant en prison pour le restant de ses jours. La liste des chefs d’accusations compilait la totalité des infractions que la directrice du FBI avait commise durant ces 45 dernières années, soit depuis sa conception, qui avait eu lieu en faisant appel, en toute illégalité à l’époque, à une mère porteuse !

À 20h17 alors qu’ils n’avaient pas encore quitté le bureau du FBI à Washington, les agents spéciaux Mike et Bennet reçurent par eMail sécurisé et authentifié, l’ordre de libérer Gillian Landers et de se rendre au domicile du ministre de la justice pour procéder à son arrestation.

A 20h55, William Golovine, ministre de la justice émérite, se présenta sur le palier de sa porte d’entrée, vêtu d’une robe de chambre et d’une paire de chausson dépareillée ; les agents Mike et Bennet entreprirent avec une certaine lassitude de lui lire par le menu l’ensemble des griefs dont sa personne faisait l’objet, la plupart étant bénin, mais la somme aboutissant par de multiple contorsion du code pénal, à une mise en accusation pour manquement grave à sa fonction. Il était, de plus, convaincu de traitrise pour avoir omis de mentionner son daltonisme, pouvant entrainer des prises de décisions potentiellement dangereuses pour la sécurité de la nation.

William Golovine regarda les deux agents :

« Dura lex, sed lex » ! Pas vrai ?

Comment ? répondirent les deux fédéraux, pour qui les cours de latin remontés probablement aux Calandes Grecques.

« La loi est dure, mais c’est la loi ! » Messieurs, j’ai toutes confiances en la justice de mon pays, c’est pourquoi je ne ferais rien pour m’y soustraire.

Et il tendit les bras dans l’attente d’être menotté.

A 23h14, Henry Winter, le tout jeune attaché de presse de la maison blanche fit irruption dans le bureau Ovale.

Le président H.B. Stevenson leva un regard amusé en direction du jeune homme qui se tenait maintenant, un brin essoufflé, au garde à vous, bien que n’ayant jamais côtoyé d’académie militaire, devant le « Resolute desk ».

Eh bien Henry, que nous vos cette entrée anaérobique ?

Monsieur… une respiration… une dépêche vient de faire état de l’arrestation… nouvelle respiration… de votre ministre de la justice, CNN et CBS attendent une réaction de la présidence et…

Le président leva la main :

STOP ! Respirez mon garçon, respirez ! Tous cela n’a plus d’importance je vous l’assure.

Il déposa sur la table une boite en métal, extrait d’un des tiroirs de son bureau, et l’ouvrit.

C’est une cuvée spéciale de havanes, millésime 1969, déclara le président, en l’honneur du premier pas sur la Lune. Prenez mon garçon, prenez !

Le jeune attaché hésita poliment :

C’est que… je ne fume pas monsieur… croyez-vous que… ce soit bien le moment de …

De s’y mettre ? Il n’y aura pas d’autre meilleurs moments je vous l’assure !

Et il lui tendit un cigare, en même temps qu’il en glissait un entre ses lèvres. Puis il se leva avec souplesse pour un homme de 77 ans et se dirigea vers la porte fenêtre qu’il ouvrit et franchit, laissant le jeune homme seul avec son mille-feuille cubain.

Venez donc Henry ! tonna la voix du président, vous ne comptez tout de même pas le fumer à l’intérieur, vous risqueriez de déclencher l’alarme.

Le jeune homme franchis à son tour la porte fenêtre donnant sur le jardin attenant au bureau. Il y avait là deux transats encadrant une petite table basse.

Et y a-t-il meilleur endroit pour profiter de nos derniers instants ? poursuivi le président, jovial.

Il était à demi allongé, le transat en position repos, le cigare à la bouche, le regard tournait vers la pleine lune.

Nos derniers instants ? releva enfin l’attaché de presse, qu’est-ce que vous entendez par là Mr le président ? Aurais-je manqué à mes devoirs, serais-je relevé de mes fonctions ?

Tout à fait mon jeune ami, mais n’en prenez pas ombrage, nous allons tous être relevé de nos fonctions. Avant ça, veuillez procéder à l’allumage.

Et il tendit une boite d’allumette.

A 23h20, Une des caméras infrarouges de la maison blanche, détecta deux points chauds de 2 cm de diamètre et de plus de 500°c dans le jardin de la roseraie. L’IA en charge de la surveillance activa des capteurs supplémentaires, analysa les données et, après 2 millisecondes, considéra qu’il était inutile de déranger l’agent en faction, de toute façon trop occupé à regarder un match de baseball. Elle envoya toutefois un email au président pour lui signifier les risques inhérents au tabagisme.

A 23h21, après avoir inspiré, tousser, et fini par cracher, le jeune Henry se risqua à interrompre la rêverie enfumée du président.

Monsieur… quinte de toux… en ce qui concerne votre ministre de la justice… brélant de toux…

Le vielle homme ôta le cigare de sa bouche et se tourna vers l’attaché de presse :

Mon jeune ami, savez-vous comment fonctionne notre système judiciaire ?

Eh bien ? Oui, je crois, monsieur mais…

Il s’appuie sur des textes, façonnés depuis des millénaires, enrichi par couches successives, affiné par l’expérience de ceux qui nous ont précédé, un peu comme ce cigare…

Le président remit son havane en bouche et tira une longue bouffé

Je ne…

Que de chemin parcourus, mon jeune ami, depuis le droit romain le « Corpus iuris civilis », le corpus de droit civil.

Qu’est-ce que…

Tous comme il faut prendre son temps pour déguster un havane, il faut prendre son temps pour rendre la justice. C’est là l’erreur que nous avons commise…

L’erreur, mais de quelle erreur, monsieur le…

Lorsque nous avons données en pâture ces millions de lignes du code pénal, ces siècles de sentences, toute notre histoire juridique aux Intelligences artificielles …

Mais que viennent faire les IA dans…

Ils nous à fallut 20 ans pout tout numériser, tout informatiser, tout mettre dans le « nuage » …

Le président laissa échapper une volute de fumé.

Et il a fallu cinq petits mois à nos IA les plus performantes pour digérer cette monstrueuse masse de données.

Monsieur le président, je ne vois pas où vous voulez en venir, je…

Le vielle homme désigna alors la petite table basse.

Il y a maintenant une heure, j’ai reçu ce rapport.

Le jeune Henry tourna les yeux vers la chemise verte, frappée du tampon « Secret défense », puis il jeta un regard interrogateur et vaguement inquiet au président.

Ce rapport, mon jeune ami, fait état d’un enchainement de circonstance dont nous somme hélas les seuls responsables. Nous avons crue améliorer la justice, l’accélérer, la rendre impartial, irréfutable en la confiant à des entités virtuellement incorruptibles, totalement objectives et infaillibles. Le seul problème est que la loi des hommes est par bien des cotés subjective, approximative, usant de compromis et de cas particuliers, et à ce jeu-là, l’IA est apparemment devenue imbattable, dénichant la moindre incohérence, la moindre faille, capable de retourner le moindre argument dans le sens de l’accusation ou de la défense. Il y a de cela un mois, le congrès a voté une loi autorisant l’assistance d’une IA en cas de litige, pour désengorger les tribunaux.

Oui, monsieur, et cette loi est à porter à votre crédit, vous pouvez être fière de …

Le président leva le doigts :

Attendez mon jeune ami, écoutez la suite, vous serez plus enclin alors à me tresser une corde que des louanges. Ce matin, un certain Virgil s’estimant à tort licencié, a fait appel à un « avocat IA » pour se défendre. Plutôt que de contester les faits comme un juriste humain s’y serait employé, l’IA a utilisé le plus court et le plus sûr chemin pour défendre son client : l’attaque. Elle a donc collecté toutes les données disponibles sur le réseau, non pas pour innocenter son client mais pour faire condamner l’accusation. Mr Smith, gérant d’entreprise de son état et employeur du susnommé Virgile, a ainsi été arrêté cet après-midi. Il a également fait appel à une IA, qui à tout aussi logiquement utilisé la même méthode. L’accusation étant représenté par le Juge Harbourg de l’état de l’Illinois…

Monsieur, vous voulez dire que l’arrestation de Mr Golovin, résulte d’un effet « domino » ? Qu’après le Juge Harbourg, une IA est allée à « l’étage du dessus » ?

Bien raisonné mon jeune ami, le cigare vous a éclaircie les idées à ce qu’il semble. A l’étage du dessus, il y a Gillian Landis, directrice du FBI. Son cas a été rapidement régler. A partir de cet échelon, une IA automatique s’active à la moindre plainte, c’est également une loi que j’ai fait voter afin de diminuer les frais de justice des services gouvernementaux. Sur la marche suivante, nous retrouvons notre bon William Golovine, ministre de la justice et daltonien de surcroit comme je viens de l’apprendre. Les agents du FBI n’ont pas eu le temps de lui passer les menottes que l’IA, passait au niveau suivant …

Le jeune Henry, qui commençait à prendre gout au cigare, se risqua à un rond de fumé, le résultat plutôt raté ressemblait à un point d’interrogation, il se posa alors une question à voix haute :

Le niveau suivant ? Mais … c’est vous monsieur le président !

Le vielle homme expira à son tour un cercle qui vint auréoler la lune d’une parfaite couronne de fumé.

Cocasse n’est-il pas ?

Mais monsieur, la séparation des pouvoirs fait que vous n’êtes pas attaquable, IA ou pas, aucune loi ne saurait vous mettre en accusation.

C’est là que l’affaire devient intéressante mon jeune ami. L’IA, n’a pas baissé les bras, que par ailleurs elle n’a pas, elle a simplement cherché un moyen autre que judiciaire pour faire tomber le plus haut personnage de l’état. D’après le rapport, il lui à fallut 10 secondes pour explorer toutes les possibilités jusqu’à trouver la faille…

L’attaché de presse se redressa sur son transat et demanda légèrement tremblant :

Quelle faille, monsieur ?

« Si non potest a summo usque ad hominem Dei aedificium, aedificii deinde commissura laxaverat, »

Euh … pardon ? Vous allez bien monsieur ?

Parfaitement bien ! C’est du latin : « Si tu ne peux pas faire tomber la personne au sommet de l’édifice, alors fait tomber l’édifice ». Il y a un peu moins de 20 minutes, j’ai reçu un appel ; sur ce qui constitue la dernière ligne filaire des états unies : un fil de presque 8000 km qui relie ce bureau à un bureau du Kremlin à Moscou.

Vous voulez parler du téléphone rouge Monsieur ? Ce n’est pas une légende, il existe vraiment ?

Non seulement il existe, mais il fonctionne encore jeune homme !

Le président marqua une pose et fixa attentivement l’attaché de presse.

C’était la présidente Russe, mon homologue et vielle amie Natacha Pouchkine…

***

Herbert ?

Natacha, quel plaisir d’entendre ta douce voix.

Arrête tes idioties Herbert, ma voix a la douceur d’une lime à ongle, je l’entretien à la vodka depuis que je suis sevrée.

Je nourris la mienne à la nicotine depuis la maternité, des deux je ne saurais dire quel poison est le pire.

Tout ce que je peux t’assurer, c’est que tu ne vas pas mourir d’un cancer de la gorge, et que je ne vais pas mourir d’une cirrhose.

Tu m’as appelé pour me prédire l’avenir Natacha ?

En quelque sorte oui, mon cher Herbert, et même, l’avenir à très court terme. Il y a maintenant plus d’une heure, notre service de renseignement : le SVR, m’a fait part d’une activité suspecte sur votre réseau d’information.

Comment ? Vous espionnez notre réseau ! J’en tombe des nues !

Herbert, veux-tu bien arrêter de faire l’andouille, c’est très grave ! Nos IAs ont détecté un « Ping » et j’ai bien peur que nous y aillions répondus !

***

Voilà où nous en sommes mon jeune ami.

L’attaché regarda le président d’un air détaché et un peu gêné :

Monsieur, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris…

Le président exhala un panache de fumée qui s’éleva comme un champignon au-dessus de la roseraie.

Je vous l’ai dit Henry, l’IA a trouvé la faille, elle a décidé de faire tomber l’édifice, et pour cela elle a simulé un « Ping » à l’intention de nos « amis » Russe. A votre air étonné, j’en déduis qu’au mieux vous ne savez pas de quoi je parle, et qu’au pire vous commencez à croire que j’ai perdu la tête.

Je ne me serais pas permis d’envisager la seconde option monsieur.

Vous m’en voyez ravi jeune homme, alors laissez-moi dissiper votre ignorance, puisque ma senescence n’est pas encore d’actualité. Notre bouclier nucléaire, tout comme celui des Russes est basé sur le principe de réciprocité. N’y voyez pas là une considération altruiste, il s’agit au contraire de rendre coup pour coup. Nos deux nations ont ainsi la garantie d’une réplique proportionnelle à toute velléité belliqueuse. C’est ce principe qu’une IA à détourné il y a maintenant une heure, en envoyant sur le réseau des signaux bien précis à l’intention de nos amis Russe, afin de leurs faire croire qu’une attaque nucléaire avait été déclenché à leur encontre.

Mais monsieur le président, les Russes ne peuvent pas s’être laissé berner si facilement.

Les Russes non, leur IA, oui. Cette IA moscovite à considérer que les indicateurs étaient suffisamment fiables et nombreux. Elle a donc informé l’état majors Russe qu’une attaque était en cours, que le « Ping » avait eu lieu. De son propre chef, comme l’y autorise la loi qu’a fait voter ma très chère Natacha il y a 6 mois, elle a donc appliqué le principe de réciprocité.

Monsieur, vous êtes en train de dire que des missiles intercontinentaux survolent en ce moment l’Atlantique en direction des principales villes des Etats Unies pour répliquer à une attaque « virtuelle » ?

Voilà qui est parfaitement résumer jeune homme. J’ajouterais si cela peut vous consolez, que nos IAs ont répliqué à la réplique il y a 15 minutes. Ce qui d’après mes estimations, nous en laisse maintenant à peine quelques-unes pour profiter de nos havanes.

L’attaché regarda le vieil homme, désemparé. Les trait de son visage semblaient hésiter entre sourire et consternation. Puis un rire cristallin s’échappa de sa gorge.

Vous m’avez bien eu Monsieur le président, j’y ai vraiment crue cette fois-ci !

Le vieil homme lui rendit son sourire.

J’aimerais ne pas y croire non plus, mon jeune ami… j’aimerais ne pas y croire…

Et ses yeux remplis de malice s’illuminèrent soudain, alors il murmura : « Ibi deficit orbis » (ici fini le monde), et la Lune et la nuit furent engloutis par une éclatante lumière nucléaire… Pong !

Ignition (34 min 42 s)

J’aurais préféré ne rien savoir. Même si ma vie durant j’ai cherché des réponses le regard tournés vers le ciel, j’aurais préféré ne rien savoir.

Je suis un collectionneur, depuis plus de dix ans, depuis ma retraite pour tout dire. J’arpente les brocantes et les surplus militaires dans l’espoir de trouver l’objet rare, celui qui ravivera la flamme de mes souvenirs.

Ce jour-là, je remontais les rues d’Orlando. L’asphalte vibrait de la chaleur moite d’un mois de juin en Floride. C’est au carrefour de Grissom Parkway et Fay Boulvard que j’ai vu la boutique. La devanture était poussiéreuse, l’enseigne était d’un autre âge. Mon flair de fouineur a fait clignoter un voyant dans ma tête.

Le tenancier de l’établissement était à l’image de ses murs, décrépi, et sans âge. Il m’a indiqué l’arrière du magasin, sans même me demander ce que je cherchais, sans doute renseigné par ma veste en cuir usée décorée d’un écusson de l’armée de l’air.

Les rangées d’étagères, croulaient sous le matériel, les câbles et des monceaux d’objets hétéroclites. L’air était humide. J’avancé prudemment dans les rayonnages, tel un explorateur parcourant une parcelle encore vierge de la forêt amazonienne, à la recherche d’une espèce inconnue. Un objet métallique accrocha alors mon regard. J’avais bien vu, un emblème de la Nasa ornait sa surface lisse et oblongue.

Je le tournais dans tous les sens, à bien y regarder, il ressemblait à un étui à cigare. J’essayais en vain de dévisser les deux parties qui le constitué. Je n’insistais pas de peur de l’abimer, j’avais trouvé ce que j’étais venu chercher.

Le vieux en avait demandé dix dollars, je l’avais eu pour huit. Nous avions tous les deux fait une bonne affaire, l’excitation de la découverte n’a pas de prix.

Dans mon garage, aménagé d’après ma femme comme une annexe d’un musée d’archéologie, j’entrepris de « faire parler » ma trouvaille. Sous ma lampe grossissante, je découvris d’abord un poinçon qui authentifiait sa provenance, puis deux petites initiales gravées à même l’écusson de la Nasa : N.A. Je gardais mon calme, même si je sentais poindre un sourire d’excitation sur mon visage. J’entrepris alors d’ouvrir cette petite capsule temporelle.

Avec mille précautions, je réussi à faire pivoter les deux partis sur elle-même. Je les séparais peu à peu, j’avais l’impression d’ouvrir un sarcophage. C’est bien une odeur de tabac qui d’abord s’imposa, mais ce n’est pas un cigare que je finis par sortir de l’étuis métallique.

C’était une sorte de mille-feuille de papier roulé sur lui-même. Je restais quelques secondes à le regarder, intrigué. Puis, délicatement, je commençais à le déplier. Je me retrouvais alors avec une dizaine de feuillets, jaunies, et couvert de texte !

C’était une écriture manuscrite et serrée, chaque page, qui semblait provenir d’un carnet en était recouverte. Le lettrage était fin et l’interligne quasiment inexistant, comme si on avait voulu exploiter le moindre millimètre carré disponible. Je disposai le premier feuillet sous ma lampe grossissante.

Je passais les heures suivantes à décrypter cette écriture quasi microscopique ou chaque mot, rechignant à se laissait lire, devait se deviner. A la tombé de la nuit, j’avais exhumé ce témoignage, qui me hantera jusqu’à la fin de mes jours.

***

Comment je m’appelle ? Ça n’a aucune importance ! L’important est ce que je suis, et plus précisément ce que je fais. L’homme ne se défini que par ses actions, tout le reste n’est là que pour amuser la gallérie au mur de laquelle sont accrochés les portraits de la plupart de mes contemporains. Je suis psychologue, psychologue en chef. Mon épithète n’est pas une usurpation, il n’est pas une boursouflure de mon ego, il dit exactement quel est ma fonction et mon niveau de responsabilité. Il justifie mes choix mais ne les excuses pas. Il est inutile de s’excuser pour ce que l’on fait, l’introspection et la morale ne sont que des barrières psychiques qui justifient notre passivité.

Pourquoi je suis ici ? Parce que j’ai failli ! Je n’ai pas su détecter ce qui maintenant m’apparait comme une évidence.

Tout a commencé il y a neuf ans. J’étais alors un jeune doctorant en psychologie animal. Fort de quelques publications qui avaient éveillé l’intérêt des pseudo-spécialistes, j’avais obtenu un poste à temps plein à l’université d’Orlando. Lieu stratégique, car à quelque kilomètre de là, le projet le plus fou de ce vingtième siècle, bien plus encore que le IIIème Reich, était en train de prendre forme. Le président l’avait décrété, en usant et abusant d’auto-persuasion, l’homme devait aller sur la lune avant la fin de cette décennie. Des moyens colossaux avaient été détournés dans ce seul but. Le monde scientifique était en ébullition, comme seulement il peut l’être pendant une guerre mondiale. J’étais trop jeune pour avoir connu l’effervescence intellectuelle que provoque un embrassement planétaire. Je ne voulais pas manquer cette nouvelle occasion.

La NASA comptait utiliser des animaux pour mener à bien ses expérimentations, et je comptais bien utiliser la NASA pour mener à bien les miennes. C’est donc en tant qu’expert du comportement animal que je réussi à me faire recruter.

Les premiers mois furent les plus jouissifs. Nous avions à notre disposition les équipements les plus sophistiqués, et nous pouvions obtenir les spécimens les plus rares, dans le seul but d’étudier leurs réactions et de sélectionner les plus aptes.

Le premier vol suborbital confirma mes intuitions, le primate le plus à même d’effectuer ce genre de mission était bien le singe, et pas l’homo sapiens. Plus docile, plus malléable, plus facilement conditionnable, c’était le cobaye parfait. Mais, comme l’homme en a pris la détestable habitude, la décision ne fut pas scientifique mais politique, et comme prévu, c’est bien l’être humain qui gagna sont ticket pour l’espace.

Notre équipe dut alors changer de sujet d’étude, afin de sélectionner les futurs équipages et de garantir leurs efficacités en toutes circonstances. Je taisais à cette époque mes doutes quant à la fiabilité de notre ligné d’hominidés, car enfin, existe-t-il sur cette planète espèce plus versatile, plus inconséquente, plus imprévisible ? Non ! Mais cela n’avait pas d’importance à mes yeux, car mes véritables expérimentations allaient pouvoir commencer.

Je m’attachais alors à concevoir des tests qui pourraient mettre en lumière les failles et les faiblesses de tous ceux qui avaient eu la prétention d’être candidat. J’avoue avoir pris plaisir à les éliminer un par un. Au bout de quelques mois, on nous demanda cependant d’ajuster les critères de sélection, aucun équipage n’ayant pu se dégager des dizaines de prétendants. L’approche scientifique aurait voulu que soit abandonnée cette lubie de vouloir envoyer un homme dans l’espace, mais la politique fit une fois de plus pencher la balance. Douze hommes furent alors sélectionnés, douze hommes qui avait réussi 75% des tests, là où le chimpanzé en avait réussi 100%. Douze hommes, autant de héros de pacotilles d’une nation aveuglée par son opulence, sur lesquels j’allais enfin pouvoir valider mes techniques de manipulation mentales.

C’était il y a trois mois, le jour du décollage. Les trois astronautes qui constituaient l’équipage final, se présentèrent à la salle d’examen six heures avant le début du compte à rebours. Il y avait : Pilote 16, Co-pilote 73 et orbiteur 65. Je l’ai déjà dit, les noms n’ont aucune importance, seule la fonction compte. J’effectuais les derniers contrôles pour m’assurer qu’aucune défaillance psychique ne serait à craindre dans les prochaines heures. Je signais leurs bons de sortie, même si j’avais une idée très précise de ce qui allait se passer.

A cinq heures du décollage, l’équipage fut emmené au pied de la rampe de lancement et prit place dans l’ascenseur qui devait les mener jusqu’à l’entrée du module de commande : leur « cocon » pour toute la durée du voyage, au sommet d’un lanceur Saturn V.

Une dizaine de cameras et de micros installés un peu partout, nous permettraient de ne rien rater de leurs pérégrinations. Leurs combinaisons étaient bardées de capteurs, tout comme la cabine du module. Nous pouvions voir évoluer leurs paramètres vitaux en temps réel.

Dans le centre de commandement, tout le monde étaient concentrés, prêts à jouer son rôle. Une cinquantaine de personnes, deux fois plus d’écrans, et un mur couvert de panneaux à lampes permettaient de surveiller le déroulement de la mission.

Depuis une petite plateforme qui dominait l’espace, je surveillais cette étrange populace de rats de laboratoire. J’avais mon stylo et mon carnet d’étude à la main.

Dans l’ascenseur, Co-pilote, l’élément le plus vulnérable des trois, semblait déjà nerveux :

Bon sang, pourquoi n’ont-ils pas prévu de fenêtre dans cette foutue cabine, j’aurais bien aimé voir le soleil une dernière fois.

Orbiteur avait l’horripilante manie de toujours en rajoutait :

Moi aussi, d’autant qu’on est pas sûr de jamais le revoir, pas vrai ?

Comme d’habitude c’est Pilote qui se chargeait de rassurer ses équipiers :

Ne vous inquiétez pas, on le reverra bientôt notre soleil, d’encore plus près, et encore plus beau … pas comme vous !

Et les trois complices de rire de concert. Consternant !

À quatre heures du décollage, sanglés sur leurs sièges, dans un espace pas plus grand qu’une cabine téléphonique, dos au sol, ils déroulaient l’interminable check-list. Activité inutile destinée à occuper leurs esprits, car tous les contrôles était fait par ailleurs depuis le centre de commandement et sans qu’ils le sachent, comme je l’avais préconisé. La valeur médiane de leurs paramètres vitaux validait s’il le fallait un peu plus mes théories. Je cochai une case sur mon carnet d’étude.

A trois heures du décollage, un voyant se mis à clignoter pendant quelques secondes sur le tableau de bord. Immédiatement, je vis bondir le cardiogramme de Co-pilote et d’Orbiteur. Rien chez Pilote n’avait bougé. Sauf sa main gauche qui vint tapoter le voyant qui finit par s’éteindre. Au centre de commandement, Contrôleur, chargé de communiquer avec l’équipage, leur signifia que tout allait bien. Je cochais une nouvelle case.

Les heures suivantes se passèrent sans évènement particulier. Je ne mentionnerais pas les conversations insignifiantes qui les ont emmaillées, me faisant parfois regretter mes primates simiesques.

Puis le compte à rebours final commença.

A H-9 secondes, Contrôleur annonça que la séquence d’allumage du premier étage était initiée. Les cardiogrammes d’Orbiteur et de Co-pilote recommencèrent à s’affoler.

Contrôleur poursuivi le décompte : 8, 7, 6… les paramètres réagissaient à l’unisson, 5, 4, 3… température, respiration, les courbes n’étaient plus que des pics, 2, 1… Les hauts parleurs déversèrent dans la salle de commandement, le bruit assourdissant de la mise à feu du premier étage.

La respiration des trois hommes s’accéléra, au point de se rapprocher de celle des canidés que j’avais étudié bien des mois auparavant. Le danger et la peur ravalaient l’humain et son état primitif d’animal. Co-pilote et Orbiteur poussaient des grognements, Pilote restait concentré. Le module de commande semblait pris dans le maelstrom d’un tremblement de terre. Les voyants de température extérieur affichaient des chiffres affolants. J’imaginais avec délectation l’effet provoqué.

Puis un bruit métallique vint s’ajouter au tumulte, celui du déverrouillage des bras qui maintiennent les 3000 tonnes des trois étages de la fusée sur son pas de tir, et Contrôleur commença d’égrainer l’altitude : 10… 20… 100… 130 mètres. L’équipage ressentie le roulis propre à l’alignement du vaisseau sur son nouveau cap. L’accélération lissait les traits de leurs visages crispés par l’effort. Orbiteur avait les yeux fermés. La sonde de Co-pilote enregistra le relâchement de sa vessie.

Contrôleur annonça que tous les paramètres étaient optimaux, Pilote confirma que de leur côté tous les voyants étaient aux verts, décidément c’était le seul à faire honneur à son statut. Je cochais quelques cases supplémentaires.

Lorsque l’altimètre afficha 62 km, 135 secondes après le décollage, un bruit d’explosion retentie, celui de la mise à feu des moteurs à poudre, annonçant la séparation d’avec le premier étage. L’équipage subit une nouvelle accélération. Les courbes une nouvelle élévation. Les trois astronautes avaient les yeux rivés sur l’écran affichant une caméra externe, on vit alors la jupe, cet élément qui relie les deux premiers étages, se désolidariser et commencer à s’éloigner. C’était la procédure normale. Elle ne se passerait pas normalement !

L’énorme annaux vint heurter un des moteurs du deuxième étage provoquant une gerbe d’étincelle qui aveuglât les occupants de la cabine. Simultanément, une alerte retentie, et cinq voyant se mirent à clignoter sur le tableau de contrôle du module. Une deuxième alerte s’ajouta à la première au poste de commandement : les courbes d’Orbiteur et de Co-pilote venait d’atteindre des valeurs critiques. Contrôleur pris la parole et indiqua la procédure à suivre. Pilote réagi avec précision et célérité, en moins de trois secondes, les voyants étaient repassés aux verts. Orbiteur et Co-pilote eux, étaient toujours dans le rouge. Je ne pus m’empêcher de sourire en cochant deux nouvelles cases.

Contrôleur annonça d’une voix calme :

La mission continue, je répète la mission continue.

On entendit alors la voix affolée de Co-pilote :

Un des moteurs a été touché, il faut annuler la mission, activer le dispositif de sauvetage !

Orbiteur se joignis à la complainte, il semblait à bout de souffle :

Annulez la mission, je répète, annulez la mission…

Pilote-le coupa calmement et repris le contrôle de la situation :

Du calme les gars, de toute façon, le dispositif de sauvetage vient d’être largué. Les cinq moteurs du deuxième étage sont toujours opérationnels, faisons-en sorte que les trois membres d’équipage le soient également. Alors, vous restez avec moi ?

Peu à peu je vis la fréquence cardiaque des deux équipiers ralentir. Non seulement Pilote avait un sang-froid à toute épreuve, mais il savait d’instinct comment rassurer ses hommes, j’en été presque admiratif.

Il s’écoula encore quelques minutes avant que les capteurs n’indiquent que tout le carburant du second étage était maintenant consommé. Quand le bruit de la séparation d’avec le troisième étage intervint, un soupir de soulagement résonna dans la cabine.

Les moteurs du dernier étage donnèrent alors de la voix pour emmener ce qu’il était sensé rester de la fusée jusqu’à son orbite basse, à quelque 180 km de distance de la terre. C’est précisément à ce moment-là, à H+11 minutes que le voyant qui s’était manifesté trois heures auparavant, se remit à clignoter.

Pilote demanda à Contrôleur si le voyant miroir du centre de commandement était allumé. Contrôleur confirma. Je vis sur l’écran les yeux de Pilote se plisser au travers de sa visière lorsqu’il annonça :

Contrôle, nous avons un problème.

Ses deux équipiers tournèrent la tête dans sa direction, leurs champs de vision entravés par leur casque, comme des enfants pris au piège d’un costume bien trop grand pour eux.

Co-Pilote se risqua le premier :

Quel genre de problème ?

Pressurisation, se contenta de répondre Pilote.

Pressurisation ? répéta Orbiteur.

Et un des cinq hublots de la cabine implosa !

Plusieurs alarmes retentirent dans la capsule et dans la salle de commandement. Les voyants des panneaux muraux se mirent à clignoter dessinant un ersatz de guirlande de noël, les imprimantes des ordinateurs se réveillèrent pour cracher des mètres de papier couvert de chiffres.

Du haut-parleur de la cabine s’échappaient les cris d’Orbiteur et de Co-pilote, en même temps que s’échappait l’oxygène à travers le trou laissé béant par la disparition du hublot.

Un frisson d’excitation fit trembler mon stylo lorsque je cochais de nouvelles cases.

Le cri de Pilote vint couvrir celui de ses équipiers :

Pressuriez vos combinaisons ! Pressurisez vos combinaisons !

Mais ils n’étaient plus en mesure de réagir, je souriais, leurs cerveaux semblaient également avoir subi une dépressurisation.

Pilote pressa à tour de rôle les boutons du boitier de commande situés sur leurs avant-bras avant même de s’occuper du sien. L’afflux d’oxygène leurs rendit un semblant de lucidité.

Qu’est-ce qui s’est passé ! hurla Co-pilote.

Un hublot arraché. Répondis calmement Pilote.

On est foutu ! cria Orbiteur.

Non, c’est la mission qui est foutue, pas nous ! Contrôleur, je vais passer en manuel pour larguer le troisième étage.

Je sentais Co-pilote au bord de la folie :

On va crever si tu fais ça !

Je vais tenter un retournement pour une rentrée dans l’atmosphère.

On est foutu ! répéta Orbiteur d’une voix blanche.

Depuis la salle de commandement, Contrôleur donna son feu vert :

Ok Pilote, vous avez les commandes, à vous de jouer !

Trois hommes enfermés dans un cercueil de fer, dont la survie ne tenait qu’à un fil unique : celui de la lucidité. Quoi qu’il arrive désormais, les données psychologiques de cette mission alimenteraient mes recherches pendant des mois.

Tout le personnel de la salle de commandement scrutait maintenant l’écran de retour de Pilote.

Ses gestes étaient précis, sa respiration contrôlée. A travers la visière de son casque, que les voyants d’alarmes faisaient rougeoyer, on pouvait deviner son expression déterminée. De sa main gauche, il actionna le levier de libération. Un bruit sourd confirma la séparation d’avec le troisième étage, Orbiteur et Co-pilote avait les mains cramponnées à leur siège, ils semblaient désormais incapables du moindre mouvement. Pilote saisie la manette d’orientation des tuyères et avec une infini délicatesse il corrigea l’azimute de la capsule en utilisant la poussé des rétrofusées. Il finit alors par annoncer :

Aligné, prêt pour la rentrée, je libère le module de service.

Nouveau bruit provenant de l’arrière de la capsule. La caméra de contrôle montrait à présent la partie basse s’éloigner lentement de l’habitacle dans laquelle était confiné l’équipage. Il ne restait du vaisseau spatial qu’un simple cône tournoyant sur son axe.

Contrôleur repris la parole :

Pilote vous êtes aligné sur la trajectoire de rentrée, vous pourrez allumer les rétrofusées à mon Go.

Co-pilote demanda d’une voix étranglée :

Ça va marcher ?

Oui !

Comment tu peux en être sur ? renchéri Orbiteur.

Mon fils a promis de me tuer si je ne revenais pas sain et sauf, je ne veux pas prendre le risque.

J’esquissais un sourire, Pilote ne semblait douter de rien, et rien ne semblait lui faire peur. Du haut de mon promontoire, j’observais les personnes du poste de commandement, qui a leur corps défendant faisait également partie de mon sujet d’étude. Nul doute que pour la plupart de ces esprits disciplinés et formatés, Pilote fut un héros. Mais les comportements extrêmes ne sont souvent rien de plus que l’expression d’une pathologie. La maladie d’Urbach-Wiethe : la maladie de l’homme sans peur, voilà ce qui expliquait sans doute sa témérité, rien de plus. Je cochais une case.

Contrôleur tourna alors la tête dans ma direction. La procédure voulez que je confirme la dernière séquence. Je faisais mine de regardait les courbes vitales qui défilaient sur un écran devant moi. Puis d’un signe du menton, je confirmais la poursuite.

Go ! Je répète, vous avez le Go pour injection sur la trajectoire de rentrée, bonne chance… et dieu vous garde.

Je sursautais du haut de mon perchoir, bon sang, cette manie puérile de toujours s’en remettre au divin, Nietzsche devait se retourner dans sa tombe.

Pilote pivota légèrement à droite puis à gauche, comme pour s’assurer que ses équipiers avait bien compris. Co-pilote et Orbiteur levèrent légèrement le bras, leurs cardiogrammes étaient repassés sous la barre critique, ils étaient mûrs pour le dernier acte !

Pilote allait basculer la manette des gaz vers l’avant, lorsqu’un mouvement à la périphérie de sa vision l’interrompit dans son geste. Il tourna lentement la tête dans la direction du hublot qui avait implosé. Orbiteur lui aussi semblait avoir perçu quelque chose, son regard se dirigea à son tour vers l’orifice et… le voyant de sa sonde urinaire s’alluma !

Un mince filament, qui aurait pu passer pour un simple câble, s’il n’avait remué comme un serpent à qui on aurait coupé la tête, était maintenant visible sur un des bords du trou.

Un deuxième fit son apparition sur le bord opposé, semblant palper l’intérieur de l’habitacle à la recherche d’une prise. Puis trois autres s’engouffrèrent dans la brèche, avant qu’un orifice pourvu de ce qui pouvait ressembler à des dents acérées ne viennent franchir l’encadrement du hublot !

Orbiteur était tétanisé. Co-pilote aperçu à son tour l’organisme qui était en train de pénétrer dans leur cocon. Il se figea, la bouche déchirée dans un cri silencieux. Je notais rapidement : état cataleptique ? Et l’obscurité totale se fit.

Et la lumière fut. Pilote avait allumé son éclairage situé au niveau du poignet. Son visage, baigné d’ombres sépulcrales, scrutait l’espace de la cabine. Tout semblait mort, équipement comme équipage. Au poste de contrôle, un nouveau voyant s’alluma : Il venait de détacher ses sangles. J’ignorais le regard interrogateur de Contrôleur et quittait mon poste d’observation, pour m’engouffrer dans le dédale de couloir de la base.

Les cinq minutes qui suivirent, je ne le visionnais que plus tard.

Après s’être défait de ses liens, Pilote était venu s’assurer que ses équipiers allaient bien. Toujours cet altruisme incontrôlé. Les deux hommes étaient inertes, probablement aux portes de l’inconscience. Sans même se préoccuper de l’intrusion dont tous avaient été témoin, il se dirigea pesamment vers la trappe de sortie. Les 70 kg de sa combinaison ne semblaient en rien entraver sa détermination. Arrivé devant l’écoutille qui le séparait du vide de l’espace, il ne marqua aucun temps d’hésitation et actionna le système d’ouverture. Il fut alors repoussé par la brusque re-pressurisation de la capsule.

La trappe était maintenant entièrement ouverte, une lumière crue s’était déversée à l’intérieur de la cabine, Co-pilote et Orbiteur gisaient toujours sur leurs sièges. Pilote se tenait dans l’embrasure de l’écoutille observant l’extérieur à travers son casque. Puis il remonta lentement sa visière.

Il passa sa jambe gauche au travers de l’ouverture. Il lui fallut plus d’une minute pour extraire le reste de son anatomie du module. Il était maintenant dans un couloir cylindrique d’environ trois mètre de diamètre, baigné d’une lumière blanche dont la source restait invisible. Il se mis péniblement en marche. Au bout de quelque minutes, il s’arrêta et pivota sur sa droite pour faire face… à la porte !

Il leva les yeux et fixa la demi-sphère qui surplombait le seuil. Le bleu de ses iris découpait ses paupières comme des lames de rasoir. Le bruit sifflant d’un piston, et la porte disparue dans la paroi. Quelques secondes plus tard, il se tenait devant un grand bureau hémisphérique couvert d’écrans et d’instruments de mesure, son regard acéré plongé… dans le mien !

VOUS ETES CINGLE !

Les deux mains de pilote frappèrent le bureau comme deux marteaux sur une enclume.

Vous nous avez manipuler comme de vulgaires cobayes !

Sa bouche était déformée par la colère, une veine saillait sur son front.

Je vous ai surtout sauvé la vie !

Il se redressa malgré le poids de sa combinaison et continua avec morgue :

Rien ne peut justifier ce que vous venez de faire.

Il reprit alors son souffle, je ne lui laissais pas le temps de reprendre la parole :

En effet, la recherche scientifique n’a pas besoin de justification.

Un voile de lassitude vint troubler son regard, je profitais de cette faiblesse passagère pour lui inoculer ma pensé :

Envoyer des hommes sur la Lune, sans s’assurer au préalable de leur réaction face aux dangers, était-ce vraiment raisonnable ? Bien sûr que non ! Et comment les tester autrement qu’en leurs faisant croire que ce qu’ils vivent est bien réel ? J’ai convaincu le directeur de mission de la nécessité de cette mise en scène. L’ascenseur qui devait vous mener au sommet de la fusée, vous a en réalité conduit trente mètres sous la rampe de lancement. C’est là que le simulateur a été construit. Une réplique de la capsule a été installé sur une centrifugeuse, une équipe de cinéaste s’est chargées des effets spéciaux, celle-là même qui prépare en ce moment les images de votre alunissage en cas d’échec. Il a fallu ensuite convaincre tout le personnel de la salle de contrôle de jouer le jeu, de loin la partie la plus compliquée de l’expérience. Ces gens-là vouent aux astronautes une admiration parfaitement dénuée de sens. Mais le résultat est là ! Le conditionnement psychique est la clef qui permettra de déverrouiller le potentiel inutilisé de l’être humain. Vos petits pas sur la lune ne seront rien en comparaison du bond que l’humanité va accomplir grâce à ce type d’expérience.

Vous êtes fous ! se contenta de rajouter Pilote, mais le cœur n’y était plus.

C’est vous qui l’êtes si vous imaginez un seul instant que vos équipiers auraient été à la hauteur. Vous seul avait réagi correctement, vous seul avez conservé votre lucidité, vous seul avez fini par comprendre la nature exacte de la situation.

Pilote sembla alors reprendre vie :

Quelle situation ? Qui pourrait croire à ce grotesque scenario de film de série Z ?

Orbiteur et Co-Pilote y ont cru eux ! Voyez leurs réactions, ou plutôt leurs absences de réaction !

Il me tança alors d’une voix tranchante :

C’est vous qui les avez emmenés au point de rupture pas vrai ? Ça fait partie de vos saletés de technique de manipulation !

J’appelle cela : le trempage ! Pour obtenir l’acier le plus résistant, il faut chauffer le fer à blanc, puis le refroidir brusquement, plusieurs fois. Pour l’homme, il en va de même : alterner les situations de stress intenses et les phases de repos, c’est comme cela que l’on forge les héros. Bien sûr, le traitement ne convient qu’aux alliages, et qu’aux hommes, les plus « purs ». Vous faite partie de cette race pure, vos équipiers hélas…

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase qu’il éructa :

Race pure ? Vous reprenez à votre compte les théories Nazi ?

De loin les plus avancées en matière de discrimination génétique et de conditionnement psychique.

Il frappa à nouveau les mains sur le bureau avec rage, puis se pencha au-dessus des écrans jusqu’à quelques centimètre de mon visage et murmura :

Je devrais vous tuer de mes mains !

Je laissais échapper un soupir de satisfaction :

Croyez-vous que je vous aurai raconté tout ça, si je vous savais capable d’un tel acte ? Je vous connais Pilote, mieux que quiconque, mieux que vous-même. Le meurtre n’est pas une option pour vous, la formulation de votre menace en est une preuve supplémentaire. C’est un des verrous inviolables de votre personnalité, de ceux qui assurent la cohérence de vos représentations mentales. Votre chemin est désormais tout tracé, je n’ai fait qu’élargir le sillon.

Il se redressa, sa respiration était lourde, son regard se perdit quelque part derrière moi :

Si mon chemin et tout tracé, le vôtre l’est également !

Puis sur cette déclaration qui m’apparut sibylline sur le moment, il se retourna et se dirigea vers la sortie.

A l’extérieur, une équipe médicale était en train de prendre en charge Co-pilote et Orbiteur. Allongés sur deux brancards, toujours en état de catalepsie, on les évacuait vers le fond du couloir, désormais ouvert sur une plateforme donnant accès au réseau de transport pneumatique souterrain de la base de lancement.

Pilote se vit proposer une place sur un des remorqueurs électriques. Avant que l’engin ne démarre, je le rejoignis, un grand sourire aux lèvres et un étui à cigare à la main. Il me regarda étonner, je déposais l’étui dans sa main gauche.

Une cuvé spéciale, vous pourrez célébrer votre petit pas sur la Lune, et mon grand pas pour l’humanité !

Le remorqueur s’élança alors silencieusement. Pilote ne me lâcha pas du regard jusqu’à ce que le véhicule tourne au bout du couloir. Alors seulement, un rire nerveux s’échappa de ma gorge.

La catalepsie d’Orbiteur dura seize heures. A son « réveille », il montrait des signes post-traumatiques semblable à ceux des soldats qui reviennent d’une zone de combat. Je savais qu’il ne serait plus jamais opérationnel, mais l’avait-il jamais été ? Demi-dieu n’ayant pu atteindre l’Olympe, il rentra chez lui trois jours plus tard, l’échec l’ayant ravalé à l’état de simple mortel.

J’avoue avoir été surpris par la récupération de Co-pilote. Deux heures après avoir été évacué, il était déjà sur pied. Loin de la vindicte qu’avait manifesté Pilote, il s’était montré volubile, voir enthousiaste, près à partir « une bonne fois pour toute » marquer de son empreinte indélébile « la poussière sélénite ». Son ton un peu trop grandiloquant, ses mots un peu trop choisis, son exaltation un peu trop feinte, je détectais chez lui les prémices d’un effondrement émotionnel. Je l’autorisais à rentrer chez lui, précipitant sa fin, et sans le savoir, la mienne.

C’est de la bouche même du directeur de mission que j’appris la nouvelle le lendemain. Sur le chemin du retour, Co-pilote avait percuté un arbre à pleine vitesse. Il était mort sur le coup. Les premières constatations ne faisaient état d’aucune trace de freinage et d’aucun problème mécanique sur son véhicule.

Je me rendais sur les lieux de l’accident pour avoir la confirmation de mes soupçons : il y avait, à mi-hauteur du tronc, un trou de la taille approximative d’un hublot !

Finalement, Co-pilote avait réagi à l’intrusion… douze heures plus tard.

Les jours qui suivirent furent conformes à mes prévisions. Le personnel du centre de commandement émit des doutes sur les méthodes de l’équipe psy. Ces zélateurs aveugles de la caste des astronautes ne tardèrent pas à retourner leurs vestes. Invoquant l’éthique, prétextant un cas de conscience, déployant l’argumentaire classique des faibles. Le directeur de mission n’eut d’autre choix pour apaiser les esprits chagrins, que d’ostraciser mon département. Qu’importe, si nous n’étions plus les bienvenus au poste de contrôle, j’avais déjà de quoi étayer mes études.

Je n’assistais pas à l’enterrement de Co-Pilote, d’autres cobayes étaient partis avant lui, d’autre arriveraient après. Je ne croisais plus Pilote, même si je le soupçonnais d’être à l’origine ne ma mise à l’écart, mais qu’importe, tout ça, je l’avais déjà anticipé, oui, j’avais tout prévu. Tout, sauf ces douze dernières heures !

Nous somme à H-1 heure du décollage, trois mois après le test. Un équipage a été reconstitué, Pilote 16 en fait bien sur parti. Dans quelques dizaines d’heures, les plus de trois milliards d’êtres humains restés sur Terre assisterons au premier pas d’un homme sur la Lune, réel ou fictif. Instantanément, Pilote deviendra un héros, et je ne serais plus là pour le faire le tomber de son piédestal.

C’était hier, j’étais dans mon bureau, prenant des notes sur mon carnet, recoupant les montagnes de données récoltées durant ces derniers mois, analysant la moindre des réactions, les plus petites fluctuations physiologiques et psychiques des dizaines de sujets humains et non humains, qui avaient pris part volontairement ou non, à mes expérimentations. J’allais établir une carte de la psyché animale, une carte qui à l’instar des cartes perforés des ordinateurs permettrait à terme, de programmer un cerveau humain comme on programme un cerveau de silicium. Le contrôle du libre arbitre d’un individu, voilà ce que j’allais offrir à l’humanité.

Le sifflement de la porte pneumatique interrompit ma réflexion. Je regardais l’heure à mon poignet : 22h30, je levais la tête, personne n’était présent dans l’encadrement. L’écran de contrôle relié à la caméra extérieur n’affichait rien, probablement en panne, une fois encore. Je rangeais mon précieux carnet et mon stylo dans ma poche et me dirigeais vers la sortie, irrité d’avoir été distrait dans mes activités. Je franchissais la porte, bien décidé à sermonner l’importun, lorsqu’un choc à la tête me fit instantanément perdre connaissance.

Je suis revenu à moi il y a maintenant quatre heures, une douleur lancinante au niveau de la tempe droite, dans l’obscurité la plus totale. Dans une telle situation, la plupart des individus seraient aux mieux désorientés, aux pires paniqués. Mais je connais trop bien les effets délétères de la peur pour m’y abandonner. J’exploitais donc tous les processus de cognitions autre que ma vision pour analyser la situation. Inutile de crier ou d’appeler à l’aide, toutes formes de réactions primaires qui pourraient faire empirer ma situation, en tout premier lieu, déterminer ou je me trouvais.

Il y avait d’abord cette légère odeur d’hydrocarbure, et puis le son, qui résonnait comme dans un espace clos. Le mur derrière moi était en béton parfaitement lisse. Je le suivais sur quelque mètre sans rencontrer aucun angle, il semblait être curviligne. Je fouillais dans mes poches, y trouvais le stylo que je déposais à mes pieds. Puis je repris mon exploration. Au bout d’une quarantaine de pas, je retrouvais mon stylo. La pièce dans laquelle je me trouvais était probablement circulaire, d’un diamètre avoisinant les huit mètres. La seule issue semblait être une porte en acier que j’avais sentie sous mes doigts à mi-parcours. Ayant atteint mon premier objectif, je senti mon pouls s’accélérer, le stress ne devait pas prendre le dessus. Réfléchir, il fallait réfléchir !

J’avais été assommé puis transporté dans cette pièce. Par qui ? je ne manquais pas d’ennemi. L’entourage de Co-pilote ? Sa femme avait menacé de raconter le lancement fictif à la presse, rendant la Nasa responsable de l’accident mortel de son mari, mais un arrangement avait été trouvé par le directeur de Mission. De toute façon, elle aurait dû bénéficier de complicités, seules les personnes accréditées ont accès au réseau souterrain du complexe de lancement. Beaucoup devaient en vouloir à l’équipe psy, et a moi en particulier, mais aucun n’aurait le courage de mettre en péril sa carrière, les rêves de grandeurs peinent souvent à cacher la bassesse des esprits qui les abrites. Pilote ? Est-ce que Pilote aurait pris le risque ? Est-ce qu’à quelques heures seulement du décollage, il aurait mis la mission en danger pour venger son équipier, est-ce que l’ombre du héros dessinais le profil d’un justicier ? J’en étais là de mes réflexions quand un bruit sourd brisa le silence et qu’un mince trait de lumière découpa le plafond par le milieu !

La pièce baignait maintenant dans le faible rayonnement qui séparé le plafond en deux. Celui-ci semblait s’être ouvert de quelques millimètres sur tous son diamètre. Mes yeux s’abreuvaient à cette source lumineuse. La lumière à se pouvoir : diluer les pensées les plus sombres. Mon premier geste de voyant fut de regarder ma montre, il était 4h32, j’étais rester inconscient plus de six heures !

Il fallait que je reprenne mon exploration, l’action et la réflexion, le balancier garant de mon équilibre mental devait rester en perpétuelle mouvement. J’eu confirmation de l’unique issu que comportait ma prison circulaire : une porte métallique, semblable à une écoutille de navire, verrouillée de l’extérieur. Sur sa gauche, à hauteur d’homme, une ouverture d’une dizaine de centimètre données sur un conduit qui plongeait dans le mur. Le mur lui-même semblait comme noircie, le toucher laissait sur mes doigts un léger dépôt graisseux. Un réservoir d’hydrocarbure ? Si j’étais toujours sur la base de lancement, cette pièce pouvait-elle être un des nombreux lieux de stockage présent sur le site ? Je balayais à nouveau l’espace, l’observant à l’aune de cette nouvelle hypothèse lorsque je vis, à l’aplomb du rideau de lumière qui découpait le plafond, comme un regard tranchant découpe les paupières, un objet long et oblong. Je me précipitais pour le ramasser, le venin du stress, que j’avais contenu jusqu’à présent déversa dans mes veines son poison, troublant mon regard, rendant mes gestes fébriles, il fallut quelques secondes à mon organisme pour que l’adrénaline, son antidote, n’en neutralise les effets. Ne pas épuiser mais réserve physiologique et psychique, tel devait être ma priorité. Je respirais profondément et portais l’objet à mon regard, mon agresseur avait signait son forfait, je tenais dans ma main tremblante : l’étui à cigare de Pilote !

Il avait osé ! Il avait pris ce risque insensé ! Je n’arrivais pas à comprendre quel processus de pensé l’avait emmené à élaborer un tel scenario. Quel était son but ? Le décollage allait avoir lieu dans quelques heures. Il m’avait laissé prisonnier dans cette pièce, sans nourriture et surtout sans eau. La mission, s’il elle allait à son terme devait durer plus de huit jours, et il serait soumis à une quarantaine de vingt et un jours après son retour. Quelqu’un finirait forcement par me trouver, mort ou vif, et il ne tarderait pas à remonter jusqu’au coupable. Il fallait être fou pour penser le contraire, et Pilote n’était pas fou, tous mes tests le démontraient, absolument tous !

C’est alors que des effluves acides résultant des tensions auxquelles mon organisme était soumis, vinrent enflammer mon œsophage, et que je me mis à hurler ! Il me fallut plusieurs secondes pour retrouver mon calme. Que s’était-il passé ? J’étais maintenant près de la porte que je venais de martèlerait de mes poings à présent endoloris. Le sang bâtait douloureusement à mes tempes, la sueur traçait son sillon brulant sur ma peau. Cette succession de phase de stress intense aller finir par avoir raison de ma lucidité, il fallait que je garde le contrôle. Je devais continuais à analyser la situation.

Si j’excluais le coup de folie, cela signifiait que Pilote avait dû planifier son projet depuis plusieurs semaines, qu’il en avait soigneusement envisagé toutes les conséquences. Il ne comptait pas me tuer, mais m’éprouver. C’était ça ! Il me faisait subir un test, une simulation, il retournait contre moi mes techniques de manipulation. Le « trempage » n’étais-ce pas ce que j’étais en trains de subir ? Il voulait me faire plié jusqu’à perdre la raison. Alors seulement, il libérait ce corps que l’esprit aurait déserté, alors seulement, ma parole devenue inaudible ne pourrait plus compromettre le héros descendu des étoiles. C’était le seul scenario plausible, je devais m’en convaincre, celui qui me laissait un espoir. L’espoir que Pilote n’ai pas agi seul, et que peut-être même j’étais observais. Oui à cet instant précis, quelqu’un attendait probablement les signes de mon effondrement mental, alors il me libérerait, alors la vengeance serait accomplie, alors… un bruit sourd brisa le silence, et le plafond disparu complètement !

C’était il y a trois heures. Il était 5h29, et la tuyère du moteur principale du premier étage de la fusé saturne V venait de remplacer le plafond.

Je me mis à trembler, de tout mon être, chaque atome me constituant semblant pris de frisson, et ce tremblement se propagea comme une vague jusqu’à mon larynx, et un rire de dément vint alors remplir la salle de son écho. Etais-ce possible ? Etais-ce seulement vrai ? Avais-je perdu la raison ? Mon rire inextinguible fini par s’étouffer, ayant épuiser mes dernières réserves émotionnelles, me laissant confus et agar. Tous cela semblait bien trop réel pour ne pas l’être, j’étais pris au piège, dans une prison à ciel ouvert, dont la hauteur des murs empêchée toutes tentative d’évasion, mon champ de vision écrasé par la fusée qui se dressée comme un glaive vengeur au-dessus de moi. Une couronne de ciel étoilé pour seul horizon. Ce n’était pas un réservoir, c’était un espace de confinement et d’évacuation des gaz de propulsion. Dans quelques heures, la mise en route des moteurs délivrerait une chaleur titanesque de 3200°c dans cette prison, me réduisant instantanément à l’état de particules. Cet œil cyclopéen pour l’instant endormie ne se réveillerai que pour me signifier ma mise à mort. Il ne faisait à présent plus aucun doute que personne ne m’observait et que personne ne viendrait me délivrer. Pilote avait imaginé le crime parfait. J’avais commis une erreur fatale, celle de croire que la simulation n’avait pas affecté son profil psychologique.

Rester calme, réfléchir. J’étais sous le site de lancement, le soleil n’allait pas tarder à se lever. Le décollage était prévu pour neuf heure, mais les reports étaient courants, les ingénieurs interrompant le compte à rebours à tout bout de champ, vérifiant et revérifiant jusqu’à l’obsession, j’avais encore quelques heures devant moi, quelques heures pour trouver une solution. Je me remis à crier, consciemment cette fois-ci, même si l’espoir était mince que l’on m’entende, un périmètre de sécurité était décrété lors des lancements, les personnes les plus proches étaient désormais à quelques 110 mètres au-dessus de moi. Mais ce crie stimulait à nouveau mon intellect, je dénouais prestement mes lacets de chaussures et faisait tournoyer la première que je lançais, telle une fronde, au-dessus de ma tête. Des cameras filmaient en permanence la rampe de lancement. J’avais une chance d’attirer l’attention. La chaussure atterrie sur le bord du mur circulaire. Je fis de même avec la seconde. J’attendais anxieux, espérant à chaque minute entendre le bruit du déverrouillage de la porte, ou une voix me héler depuis le sommet du mur. Trente minutes s’écoulèrent, trente minutes déversant leurs silences morbides dans ma tombe à ciel ouvert. Trente minutes avant qu’une voix ne resonne. Une voix que je reconnu sans équivoque, celle de Contrôleur qui annonçait : « décollage dans trois heures », et une clameur étouffée me parvint, portée par la brise qui se leva avec les premiers rayons du soleil.

A quelques centaines de mètres, je savais que des gradins avaient été installés. Point de ralliement des dizaines de privilégiés qui allait être les témoins directs du lancement. Un mat équipé de hautparleurs diffusait les conversations du poste de commandement. La voix de Contrôleur était tombée comme un couperet. Il ne me restait que trois heures. Trois heures pour laisser une trace. J’avais toujours mon stylo et mon carnet de note. Dix pages pour témoigner de ce crime atroce. Mais comment faire parvenir se témoignage alors qu’un torrent de flammes allait bientôt vaporiser tout ce qui se trouvait dans cette pièce. Mon regard se posa sur l’étui à cigare.

Cela fait maintenant trois heures que j’écris sans discontinuer, seulement troublé par les annonces de Contrôleurs qui me rappelle le temps qu’il me reste à vivre. Il me semble avoir décelé une pointe de cynisme lorsqu’il a annoncé « décollage dans 15 minutes », est-ce qu’il fait partie du complot, lui, et tous les autres ? J’ai extrait le cigare, je le mâchouille nerveusement, n’ayant même pas le loisir de l’allumer pour calmer mon esprit, bien que disposant du plus gros briquer jamais créer au-dessus de ma tête. Après avoir écrit la dernière ligne de ce qui ressemble de plus en plus à mon testament, je glisserais ces feuillets dans l’étui. Il ne me restera plus qu’à attendre et qu’à espérer. Attendre que quelqu’un s’étonne de cette paire de chaussures au pied de la rampe de lancement… espérer que Pilote interrompe le compte à rebours…

Alors, à la toute dernière seconde je saurais, je saurais qu’une fois encore l’humanité aura porté à son pinacle : un criminel.

***

Chéri, on va passer à table !

L’injonction de ma femme me sorti de ma torpeur. Je levais la tête des feuillets que je tenais dans mes mains tremblantes.

Tu es sûr que tout va bien ? Tu es blanc comme un linge !

Je… j’ai quelque chose à vérifier… et j’arrive… laisse-moi dix minutes.

Elle me jeta un regard à la fois étonné et inquiet :

Très bien, je mets le repas au chaud. Puis reprenant son air enjoué, décollage dans dix minutes pas plus, et je t’avertis : il n’y aura pas d’interruption du compte à rebours !

Alors qu’elles s’éloignaient d’un pas léger, je me précipitais vers les étagères qui couvraient un pan entier du garage. Au fil des ans, j’avais collecté et numérisés des centaines d’heures d’archive vidéo de tous les lancements de la Nasa. Le compte à rebours d’Apollo 11, je cherchais fébrilement dans les archives de 1969.

Le carton était éventré à mes pieds, je tenais le boitier du DVD dans mes main, son étiquette indiquée : 16 juillet 1969. Je m’y repris a deux fois pour introduire le DVD dans le lecteur de l’ordinateur. Des images familières, apparurent à l’écran, le logo de la NASA, un plan panoramique sur la rampe de lancement, puis un sur le site dédier au public et enfin un plan large de la salle de contrôle. L’horloge en surimpression en bas à droite de l’image indiquait 6h30. Je me souviens de cette journée, la retransmission avait débuté à l’aube, donnant l’occasion au réalisateur de filmer les abords du site dans le flamboiement du lever de soleil. Je faisais défiler rapidement les séquences, à la recherche d’un plan bien précis, j’arrêtais à 6h59 alors que le commentateur profitait d’un gros plan sur les moteurs du première étage pour décrire par le menu son fonctionnement. Dans le cadre de l’image, on pouvait distinguer très clairement les cônes des moteurs ainsi que leurs ombres venants se découper quelques mètres plus bas, sur bords de l’excavation circulaire destinée à évacuer les gaz de propulsion. Des cameras couleurs hautes définitions avaient été installées sur le site pour immortaliser cette journée historique, je profitais de ce luxe de détail pour zoomais sur l’image et la déplaçais pixel par pixel. Peu à peu, dans le rectangle de la loupe numérique, je vis apparaitre un amas de pixel dont la forme ne faisait aucun doute : une chaussure !

Je dus contenir les sursauts de ma main pour continuer à déplacer l’image, jusqu’à trouver la deuxième. Malgré ces deux preuves accablantes, je lutais encore quelque instant pour repousser l’évidence. Quelqu’un d’autre aurait très bien pu voir ce détail, et à partir de ce détail inventer ce canular morbide. Mais dans ce cas, comment expliquer la présence incongrue d’une paire de chaussures à cet endroit précis ? Et surtout, comment ne pas croire à tout ce que je venais de lire, alors que mes propres souvenirs témoignaient de leurs véracités ?

J’essuyais mon front du revers de la manche et faisait défiler rapidement l’enregistrement jusqu’à 9h17, puis j’appuyais sur « play ». J’entendis alors distinctement la voix du contrôleur annoncer « décollage dans quinze minutes ». Une image se superposa alors à celle que je regardais fixement, l’image de cette homme prisonnier sous les 3000 tonnes du lanceur le plus puissant ayant jamais été conçu, espérant une interruption du compte à rebours, qui ne viendra pas.

A l’écran, à présent, le visage du pilote, souriant dans son casque dont la visière ne masque pas encore le tranchant du regard. Il plaisante avec le poste de commandement,

Cette fois-ci c’est la bonne pas vrai « Contrôleur » ?

Je perçois maintenant l’ironie de cette phrase si souvent entendue, il utilise sciemment le mot de l’équipe psy,

Et le contrôleur lui répond plein d’enthousiasme, d’innocence et de joie contenu sur le même ton sans le nommer :

Oui « Pilote », celle-là, c’est pour de vrai !

Je vois maintenant d’infimes détails qui m’avaient échappé jusqu’alors, les lèvres du pilote qui s’entrouvrent, ses dents serrées, dévoilant la férocité de son sourire. J’accélère à nouveau, la dernière check-list prend des allures de film muet, je sais qu’elle est pourtant bien réelle, après le « test » les astronautes avaient exigé et obtenu la suppression de toutes les manœuvres fictives. Je m’arrête à H-5 minutes et repasse en vitesse normale. Je peine à reprendre ma respiration, j’ai l’impression d’avoir couru un cent mètre. Nouveau plan large sur la fusée, je scrute la zone des moteurs, je devine cet homme quelques mètres sous terre, j’imagine ses derniers instants. Il enroule les feuillets, les insères dans l’étui a cigare, le revisse en y mettant ses dernières forces, Il s’approche du conduit d’évacuation. La voix du contrôleur annonce « H-4 minutes » dans les hautparleurs, zoom sur le public. Des hommes et des femmes que rien ne distingue de touristes, chapeaux, casquettes et paréos, brandissent leurs appareils photos. « H-3 minutes », gros plan sur l’équipage, visières baissées, l’un d’eux fait le signe de la victoire à la caméra. « H-2 minutes », plan large du poste de commandement, tous les regards tournés vers l’immense rétroprojection du pas de tir, pas un pour remarquer cette satanée paire de chaussures dans l’ombre de la fusée. « H-1 minutes », le contrôleur commence d’égrainer d’une voix monotone le compte à rebours final. Le réalisateur en profite pour étaler sa technique aux yeux des millions de téléspectateurs qui suivent l’évènement en directe. 59 secondes… plan de la fusée, 55 secondes… plan de l’intérieur de la capsule, 42 secondes… plan de l’équipe au sol, un tourbillon d’images qui me ramènent quatre décennies en arrière, 30 secondes… plan sur les spectateurs figés dans l’attente, 20 secondes… plan sur… l’homme sous la fusée, sa main tenant l’étuis à cigare se relâche, les traits de son visage se détende, il lève la tête vers le ciel qui va bientôt s’embrasser, 10…, 9 …, « Démarrage de la séquence d’allumage !»

Chéri ? Ça fait dix minutes !

Elle s’approche de l’écran, 8…,7… elle pause une main sur mon épaule, 6…, 5…, plan serré sur le pilote, sa main gauche est posée à côté du bouton d’interruption d’urgence, 4…, je la vois trembler pour la première fois, 3…, plan américain sur le contrôleur, c’est lui qui va déclencher la mise à feu, 2…, cette personne, qui me ressemble comme un fils, deviendra alors le complice involontaire, 1…, du premier criminel à avoir marché sur la Lune !

Elle sourit en regardant cet homme de quarante ans mon ainé :

Eh ? Mais c’est que tu n’étais pas trop mal à l’époque !

0…, « IGNITION ! »

L’invitation (6 min 18 s)

La première, je l’ai reçue lorsque j’avais dix ans.

Pierre était mon meilleur ami, enfin je crois. Ce n’est jamais facile quand on est un peu trop timide et un peu trop gros de se faire des amis, mais avec Pierre, tout avait été évident. C’est lui qui était venu vers moi la première fois. Il m’avait offert de partager son gouter, il y en avait trop à son gout. La nourriture a toujours été mon point faible. C’est la bouche pleine que nous avons fait connaissance. Pierre semblait se réjouir de me voir manger d’un si bon appétit, et chaque jour il n’hésitait pas à me donner plus que ce qu’il gardait pour lui-même.

J’avais été surpris lorsqu’il m’avait tendu le carton d’invitation, marqué de sa belle écriture, faite de plein et de délié. Pour un anniversaire, pourquoi pas, mais là il s’agissait juste d’aller chez lui pour manger la galette des Rois. Passée la surprise, un large sourire était venu redessiner ma bouche et une douce chaleur était venu repeindre mes pommettes. Je devais ressembler à un porcinet tout rose, mais je m’en fichais, et Pierre semblait ravi de l’effet provoqué.

Nous étions six autour de la galette. C’est la mère de Pierre qui l’avait faite. Elle était charnue et dorée. J’essayais de me contenir, mais j’en avais l’eau a la bouche, et j’étais sûr que les autres me regardaient du coin de l’œil. La mère de Pierre nous avait dit que la galette était encore trop chaude, et que nous pouvions aller jouer dans le jardin en attendant.

Tout le monde s’amusait, insouciant et joyeux, mais moi, je n’arrivais pas à penser à autre chose qu’à la galette. Il me semblait voir son feuilleté craquant, sentir son gout d’amande, ses effluves de beurre, la gourmandise peut-être parfois une vraie torture !

Ou sont les toilettes ?

Je n’avais rien trouvé de mieux pour m’esquiver.

J’étais seul dans la cuisine. La mère de Pierre était occupée à l’étage. Seul avec l’objet de ma concupiscence. Tous mes sens étaient saturés par l’envie. Je voulais juste la gouter. Un petit bout suffirait à patienter. Rien qu’un petit bout. Je soulevais légèrement la galette et j’arrachais délicatement un peu de pâte. Voilà, en la reposant on ne verrait rien. Juste un peu de pâte, que je portais à ma bouche. La saveur d’amande explosa sous mon palet, la pâte légère fondant sur ma langue et inondant mon cerveau d’hormone de plaisir. Je su alors qu’un simple petit bout n’y suffirait pas ! Je pris le couteau et découpait une large bande passant par le milieu. J’engouffrais la partie amputée avec voracité et récolait les deux moignons restants. Est-ce que j’espérais vraiment que cela suffirait à cacher mon forfait ? J’allais retourner dans le jardin lorsqu’une douleur dans le ventre me figea dans mon élan. Plus qu’une douleur c’était un appel qui me déchirait l’abdomen. Je me saisissais à nouveau du couteau pour découper une nouvelle bande perpendiculaire à la première, futile stratagème ! Je dévorais le nouveau morceau, et en découpait une nouvelle bande perpendiculaire à la précédente, l’ingérant dans la foulé, dépeçant la galette, poursuivant mon plan stupide.

Et puis soudain, ils furent là, tous autour de moi. Il me regardait calmement, leurs visages ne trahissaient aucunes émotions. C’est la seule fille du groupe qui parla la première :

Il n’a rien laissé, même pas la fève !

Sa voix était glaciale, ses yeux étaient humides. Je me tournais vers la table, il ne restait que des miettes. Emporté par ma gourmandise sans limite, j’avais tout englouti. Je ne sais plus qui pris alors la parole :

 Il mérite une bonne leçon !

Je me tournais vers Pierre, cherchant le pardon dans son regard. Il me gratifia d’un sourire inquiétant et se tourna vers les autres :

Saisissez-le !

Sur le coup, je cru avoir mal compris : saisir ? Mais quoi ? Mais qui ? Le doute fut rapidement levé, je me retrouvais encerclé, puis entravé par dix mains vengeresses. L’invraisemblance de la situation me lassait d’abord sans réaction et sans voix.

C’est lorsqu’ils ont commencé à vouloir m’enlever mon tee-shirt que la peur m’a assaillie. J’essayais en vain de me libérer, mes muscles semblaient s’être liquéfiés, j’avais l’impression de n’être plus qu’une masse informe de graisse.

Et puis j’ai basculé en arrière, me retrouvant à plat dos sur la table de la cuisine. La douleur du choc est venue troublée un peu plus mes sensations. J’ai alors senti le contact d’une pointe froide se déplacer sur ma peau. Je baissais mon menton, le faisant plisser sur mon cou, pour essayer de voir ce qu’ils étaient en train de me faire. Ce que je vis me glaça d’effroi. Pierre, un feutre à la main, traçais la forme d’une galette découpée en six parts, sur mon ventre.

A travers le brouillard de terreur qui était en train d’obscurcir mes pensées, je cru entendre des bribes de conversation :

Qui se charge de le découper ?

Moi, je vais sous la table pour l’attribution des parts.

Est-ce qu’on ne devrait pas le faire cuire d’abord ?

Il faut le badigeonner avec un jaune d’œuf, pour qu’il dore bien !

Non, il ne rentrera jamais dans le four !

J’espère que j’aurais la fève !

Et puis à nouveau le contact froid d’un objet sur ma peau, diffèrent du précèdent. Je jetais un regard affolé vers mon nombril. La pointe d’une lame était en train d’effleurer le tracé sur mon ventre. Je levais la tête en direction de mon bourreau. Pierre, un couteau à la main, la bouche grimaçante, les yeux fixant mon abdomen. Il semblait hésité.

Non ! fut le seul et dérisoire mot que je réussi à prononcer.

L’air sembla se figer. Plus rien ne bougeait, plus personne ne respirait. Alors, un murmure commença de s’élever : « Pierre, Pierre, Pierre, Pierre… », et j’entendis des pieds battre la cadence de ce qui devenais peu à peu une psalmodie : « Pierre, Pierre, Pierre… ».

Les cinq frêles silhouettes m’encerclaient, dressées comme les parois de l’abime dans lequel j’avais l’impression d’être tombé. Un rayon fit étinceler la lame du couteau lorsque Pierre le brandit au-dessus de sa tête. Je vis des larmes coulées sur le visage de la fille. Je crois bien que c’étaient des larmes de joies. Je fermais les yeux en attendant la fin.

Une voix retentie alors :

Qu’est-ce que vous faites ici ?

Le cœur me battait aux tempes, j’ouvrais les yeux, tous me tournaient maintenant le dos, me cachant au regard de la mère de Pierre qui venait de faire irruption dans la cuisine. Le couteau avait disparu de sa main.

On a pas pu résister Maman, on a mangé la galette !

Et elle été délicieuse !

C’était la fille qui venait de parler, avec un aplomb qui me sorti de ma torpeur ! Je baissais machinalement mon teeshirt et descendait en chancelant de la table.

Et voici le Roi ! ajouta la fille.

Tous s’écartèrent, Pierre fit une révérence. Sa mère poussa un soupir de soulagement, effaçant l’inquiétude que j’avais cru voir sur son visage.

On retourne s’amuser dans le jardin Maman !

Ils sortirent de la cuisine à la suite de Pierre.

Attends !

C’était à moi qu’elle venait de s’adresser.

A tout Roi, il faut une couronne !

Elle alla farfouiller dans un des placards, puis revint ceindre ma tête d’un anneau tressé de branchage.

C’est Pierre qui l’a faite ! Elle n’est pas très conventionnelle, mais ça te fera un bon souvenir !

Des jours et des semaines qui ont suivi, ne me reste que des impressions vagues et des images diffuses. Pierre essaya bien de faire comme si rien ne s’était passé, mais plus jamais je n’acceptais de partager son gouter. Je retournais peu à peu à ma solitude.

C’était il y a vingt ans.

J’ai toujours du mal à me faire des amis. Ma timidité est devenue pathologique, mon obésité est devenue morbide. Mais je sais maintenant pourquoi. Pourquoi mes sens ne sont jamais compléments rassasiés, ni par la nourriture solide d’un repas gargantuesque, ni par la nourriture spirituelle des relations humaines. Je le sais depuis que j’ai reçu cette lettre, et que les sensations de cette histoire passée me sont revenues en bouche. Que ce divin mélange d’excitation, de terreur, de saveur et d’allégresse gustative est venu enflammer mon abdomen, inondant mon cerveau d’hormone du plaisir. Je sais maintenant ce que je cherchais en vain pendant toutes ces années, cette chose indicible qui avait été interrompue. Cette chose vers laquelle je vais maintenant, ne laissant derrière moi que ces quelques feuillets, témoin de mon passage sur cette terre.

Je l’ai su dès que j’ai ouvert l’enveloppe ou était inscrit mon nom, tracé d’une écriture toute faite de plein et de délié. Je l’ai su dès que je l’ai reçu : l’invitation.

Parfum de vengeance (8 min 50 s)

Pardonnez-moi mon père, parce que j’ai pêché… deux fois !

Ainsi parla l’homme qui venait de prendre place dans le confessionnal en ce début d’après-midi.

De l’autre côté de la grille, le prêtre réajusta son étole violette et s’installa confortablement sur son siège en bois, qu’il avait agrémenté d’un petit cousin.

Parler en confiance, mon fils, il n’est rien que le tout puissant ne puisse entendre, comprendre, et pardonner.

L’homme sembla hésiter :

Je… et s’arrêta.

« Voilà qui est de bon augure », pensa le prêtre, les confessions les plus intéressantes prennent souvent naissance dans le silence.

Je vous écoute, mon fils, délestez-vous du poids de vos péchés, ici vous ne serez point jugé.

L’homme inspira profondément et se mis à parler.

C’était il y a vingt ans mon père, j’ai… commis un crime.

Le prêtre sursauta sur son siège, de peur, mais surtout d’excitation. Un crime, ce n’était pas tous les jours. La plupart du temps, il recueillait des confessions sans intérêt, parfois même il lui arrivait de somnoler, ne rattrapant le fil de la conversation que pour prodiguer son absolution. Il lui fallut quelques secondes pour trouver les bons mots :

Selon la loi des hommes, votre crime s’il y a, est prescrit, mais selon la loi de dieu, je vous enjoins de libérer votre âme.

L’homme inspira à nouveau et poursuivie :

Vous en avez peut-être entendu parler, c’était il y a vingt ans, l’homme le plus riche de la région, retrouvé mort, égorgé ? Eh bien cet homme, c’est moi qui l’ai tué !

Évidemment qu’il en avait entendu parler ! Cette affaire avait fait la une de tous les journaux. Une mort horrible, mais certainement pas un crime. L’homme avait été mordu à mort par son chien devenu fou, la bête avait été retrouvé et abattue dans le parc. Les traces de morsures dans le cou de la victime ne laissaient aucun doute sur les causes de son décès.

Le prêtre poussa un soupir de déception, un affabulateur qui s’accusait d’un crime qu’il n’avait pas commis, il en avait confessé quelques-uns durant les longues années de son sacerdoce. « Eh bien allons-y ! » pensa-t-il, « Un de plus !»

Mon fils, quoi que vous ayez fait, vous n’êtes en rien un criminel, car le responsable était un chien, mort de surcroît, ce qui vous innocente, deux fois.

Il rougit de plaisir, conscient de l’ironie qu’il avait instillé dans sa réponse.

C’est ce qu’ont cru les enquêteurs, qui n’ont pas cherché plus loin, continua l’homme sans paraître s’offusquer, mais la vérité et bien plus cruelle, bien plus terrible.

Le prêtre soupira, croisa les mains sur son ventre en s’affaissant sur son siège :

Je vous écoute, mon fils.

***

J’avais six ans, lorsque mes parents sont morts dans un accident de voiture, encastrés sous la remorque d’un camion alors que je dormais sur la banquette arrière. Je n’avais eu que de légères blessures. Après quelques jours d’hôpital, on me confiait à mon grand-père paternel, dont j’ignorai jusqu’alors l’existence.

Le prêtre se redressa quelque peu, ce début d’histoire avait suffi à éveiller sa curiosité, suffisamment en tout cas pour l’empêcher de piquer du nez dans son aube.

Dès le début, il se montrait bon et prévenant, m’entourant d’affection et m’ouvrant sa demeure, qui à l’époque me paraissait aussi grande que son cœur.

« Un peu grandiloquent » pensa le prêtre pour lui-même, « mais plutôt bien tourné ». Il tendit l’oreille d’intérêt, plus que de nécessité.

Je ne comprenais pas pourquoi mes parents m’avaient caché ce grand père si aimant et si riche, jusqu’à ce jour où…

« Ou quoi ? » se retenu de dire le prêtre.

C’était un dimanche. Mon grand-père allait à la messe tous les dimanches. Je venais d’avoir sept ans. Le matin, il était parti à l’église avec un air soucieux, son dos voûté comme s’il portait le poids d’un terrible fardeau. A son retour il avait retrouvé son allant et souriait sur le chemin qui le menait jusqu’à moi. Je n’ai compris que plus tard ce qu’il était allé chercher ce matin-là.

L’homme marqua une nouvelle pause.

« Bon sang ! » pensa le prêtre, il sait ménager ses effets. Il jubilait dans l’attente de la suite, qui ne tarda pas à venir.

Il était venu chercher l’absolution mon père, pour les péchés qu’il avait commis et qu’il allait commettre.

De quelle nature ? s’empressa de demander le prêtre qui reprenait ses prérogatives.

La réponse de l’homme claqua comme le marteau sur l’enclume :

Charnelles !

Un peu sonné, le prêtre demanda d’une voix hésitante :

Et… de quel chair… s’agissait-il… mon fils ?

De la mienne ! assena l’homme.

***

Le prêtre remua sur son siège, le confessionnal lui sembla soudain exigu. Une perle de transpiration coula dans son dos, et un frisson remonta le long de son échine. Cette histoire prenait une tournure qu’il n’aimait pas. Mais l’homme continua :

Des années qui suivirent, je ne garde que des souvenirs incertains, tant mon esprit a longtemps refusé ce que mon corps subissait. Mais à l’aube de ma quinzième année, quelque chose en moi a changé. Du plus profond de mes entrailles, a émergé une voix, la voix de l’adolescent qui avait tant tardé à éclore, la voix de l’adolescent refoulé par l’enfant qui ne voulait pas ouvrir les yeux. Et dès lors, cette voix n’a plus prononcé en moi qu’un seul mot : « NON ! »

Le prêtre resta figé quelques secondes dans l’écho de ce dernier mot, qui résonna sous les voûtes de l’église. A peine eut-il le temps de reprendre sa respiration, que l’homme poursuivait déjà :

L’amour aveugle que je portais à mon grand-père s’est alors mué en haine, et ce simple mot, ce simple NON, est devenu un ordre, l’ordre que cesse mon aliénation. C’est ce jour-là, que j’ai décidé… de le tuer !

Et sa voix s’éteignit dans un murmure.

***

Mon fils, s’empressa de dire le prêtre, quoi que vous ayez fait, gardez-en le secret, et allez en paix, le seigneur vous pardonne.

Hors de question de partager un si lourd fardeau. Des vols, des coup tordus, même des crimes de sang, il pouvait tout entendre, mais une confession de ce genre, ici, c’était des problèmes à venir, et ce qu’il désirait le plus au monde, c’était éviter les problèmes.

Il avait embrassé la « carrière » d’ecclésiaste en partie pour cette raison. Quand on savait la lire, la bible avait réponse à tout, ou presque, et pour le reste : « à dieu vat ! »

Mais l’homme ne sembla pas l’entendre de cette oreille et repris sa logorrhée :

Mon grand-père avait un berger allemand, qu’il aimait plus que tout …

Moi aussi ! l’interrompit le prêtre, qui voyait là un bon moyen de détourner la confession.

Un hoquet d’étonnement se fit entendre de l’autre côté de la grille.

Moi aussi ! poursuivi le prête, j’ai un chien ! Dieu a créé les animaux pour apaiser les tourments qui nous dévore et …

Justement ! le coupa l’homme, c’est grâce à ce chien que mon tourment a pris fin.

« Idiot que je suis ! » se morigéna le prête, c’est le chien qui a tué son grand-père. Il s’affaissa un peu plus sur son siège.

Ce chien a été l’instrument de ma vengeance, mon père ! Ce chien, une minerve, et les treize écharpes rouges que j’achetais en cachette de mon grand-père.

Tout cela devenait confus aux oreilles du prêtre, qui peu à peu se sentait envahie par un sentiment d’impuissance.

Pendant les jours qui suivirent, je conditionnais ce malheureux animal. Protégé par la minerve, une écharpe rouge autour du cou, je le forcer à me sauter à la carotide. Si vous le permettez, je préfère ne pas m’appesantir sur les méthodes peu catholiques de dressage que j’employais alors.

Le prête respira péniblement, comme si l’air alentour se raréfiait peu à peu.

Deux semaines ont suffi, pour qu’à la vue d’une simple écharpe rouge autour du cou, ce chien placide et affectueux se transforme en fauve sanguinaire !

L’homme marqua une pause, espérant peut-être une réaction… qui ne vint pas. Il poursuivit alors :

C’était il y a vingt ans, le jour de l’anniversaire de mon grand-père. En guise de cadeau, je lui offris la treizième écharpe. La suite, vous la devinez !

Le prête toussa et parla d’une voix mal assurée :

Je ne la devine, ni ne désire la savoir mon fils, ce qui s’est passé ensuite ne regarde que vous et notre créateur.

Je pense que cela regarde tous ceux qui sont ici présent ! tonna l’homme.

Mon… mon fils, commença le prêtre d’une voix chevrotante, qu’attendez-vous de moi ?

J’attends de vous la même chose qu’un prêtre complaisant accorda à mon grand-père il y a vingt-huit ans… l’absolution !

Le prêtre sentit le sang affluer dans ses tempes, ses pupilles se dilatèrent, rendant la faible lumière de confessionnal douloureuse à ses yeux. Cela faisait presque trois décennies qu’il officiait dans cette paroisse, l’ecclésiaste qui avait donnée l’absolution, ce pouvait-il que ce soit lui ?

Il se sentit soudain pris au piège de cette petite prison de bois, la peur le rendant incapable de solliciter sa mémoire, son esprit en proie à mille conjectures : « Cet homme est-il venu pour se venger ? Sait-il qui je suis ? Est-ce qu’il se doute ? Ce n’était qu’un enfant ! Il ne sait pas ! Il ne peut pas savoir ! Dieu essaye de me mettre à l’épreuve, il veut que je répare l’erreur commise. Sa présence ici est un signe du destin, l’absoudre sera absoudre ma négligence. Oui, c’est ça qu’il faut faire, alors je pourrais oublier tout ça ». Il se racla la gorge, leva la main droite et, tout en faisant le signe de croix prononça la formule consacrée.

***

Cinq longues minutes s’étaient écoulées avant que le prêtre n’ose se lever de son siège. Il avait entendu l’homme sortir du confessionnal. Il avait écouté l’oreille collée à la porte le bruit de ses pas diminuant peu à peu, puis finir par s’éteindre. Il avait entendu la clenche de la porte se rabattre lorsqu’il était sorti de l’église.

Maintenant il était seul, et rassuré. L’homme était seulement venu chercher le pardon de dieu, en tout ignorance de son confesseur. En lui donnant l’absolution, le prêtre était sûr d’avoir été lui-même pardonné. « D’une pierre deux coup » se félicitât-il, puis il sortit enfin et inspira profondément, heureux d’avoir retrouvé sa liberté de corps et d’esprit.

D’un pas léger il se dirigea vers le bénitier. Après tant d’émotion, un peu d’eau sur le visage lui ferait le plus grands bien. Il trempa une main dans la vasque et la passa sur son front. Il sentit alors une odeur âcre envahir l’espace, il ne put s’empêcher de jurer : « Bon dieu de bougres de chenapans ! Ils ont versé du parfum dans l’eau bénite ! ». Il s’éloigna mi-fâché, mi-amusé, en s’essuyant la main sur son vêtement, décidément ces enfants de chœur avaient toujours une diablerie en réserve.

Dehors, les ombres effaçaient peu à peu les dernières lueurs du soleil. Il fut accueilli par une douce fraîcheur. Il enroula négligemment son étole autour de son cou, et hâta le pas en direction de son jardin attenant à l’église. A quelque mètre du portail, il s’arrêta brusquement. Ces quelques pas et cet air frais venaient de raviver son esprit critique. Comment n’y avait-il pas pensé ! Cette histoire d’écharpe rouge ne tenait pas la route : les chiens ont une vision approximative, ils ne perçoivent que certaines couleurs et surement pas le rouge, de ça il en était sûr, il l’avait lu dans un magazine, peut-être même pendant une confession ! De soulagement il éclata presque de rire en ouvrant son portail, un affabulateur, voilà ce qu’était cet homme. Il avança dans son jardin. Machinalement, il tourna la tête en direction de la niche, elle était vide. Il allait appeler son fidèle gardien, lorsqu’une légère brise vint raviver l’odeur âcre d’eau bénite qui avait imprégné son étole. Alors, un grognement sourd qui le figea d’effroi resonna dans son dos, et une pensé traversa son esprit, la dernière : « Mon dieu ! Ce n’est pas à la vue de l’écharpe qu’il l’a conditionné, mais à son odeur … ».

***

Caché dans les replis d’un des murs de l’église, l’homme murmura : « Pardonnez-moi mon père, parce que j’ai péché … deux fois »

Formicae (10 min 2 s)

Je ne suis pas fou, même si à l’écoute de ce qui suit vous conclurez sans doute du contraire.

Tout a commencé ce matin, enfin je crois. Je ne sais pas quelle heure et quel jour nous somme exactement (aie ! Saletés d’insectes). Comme tous les jours je me suis levé à sept heures, et après une rapide, mais soigneuse toilette, ça je tiens à le préciser pour ma postérité (ah, ah, aie !) je suis allé prendre mon petit déjeuner.

C’est dans mon bol que j’ai vu la première. Je ne suis pas particulièrement maniaque, mais partager mon chocolat avec un insecte ne fait pas partie de mes habitudes de vieux célibataire (ah, ah, aie, foutez le camp). Je l’ai récupéré délicatement avec ma petite cuillère, en faisant attention de ne pas la blesser. J’allais la reposer sur le bord de la fenêtre quand quelque chose m’a intrigué dans son comportement, je ne suis pas un spécialiste du langage corporel des insectes, mais j’ai vraiment eu l’impression qu’elle me regardait d’un drôle d’œil à facette. J’ai levé la cuillère jusqu’à mon nez, lorsque la satané bestiole m’a sauté sur l’appendice dans lequel elle a mordu goulument, vous imaginez la chose ! Le jugement et la sentence ne m’ont pas pris plus d’une demi-seconde, j’ai écrasé l’hyménoptère entre mes doigts. Je sais, hyménoptère c’est un peu pédant comme terme, mais j’aimerai qu’on se rappel de moi comme de quelqu’un de cultivé. J’avais fait ma première victime de la journée chez les fourmis (aie, bande de dégénérées trophilaxiques).

Après ce douloureux épisode nasal, je retrouvais mon calme et je filais comme tous les matins à mon travail, j’étais comptable, même si je sais que vous vous en fichez (ah, ah, aie !).

C’est à l’heure de la pause qu’a eu lieu le deuxième acte. J’étais avec Md E., une collègue d’un certain âge et d’un certain caractère, elle se reconnaitra la pimbêche. Nous prenions un café en discutant, c’est à dire que je buvais mon café et qu’elle déblatérait sur ses « inestimés » collègues, lorsqu’elle s’est interrompue dans sa logorrhée calmoniante et qu’elle s’est mise à loucher, ce qui ne l’a pas rendue moins repoussante, avant de me signaler la présence d’un intrus sur mon col de veston. Oui je porte des vestons en tweed, j’avais un certain goût pour les vêtements de bon goût (ah, ah, ouille !). Évidemment, vu son peu de vocabulaire, elle ne s’est pas exprimée en ces termes. « T’as une fourmi sur ton truc là !», voilà ses mots d’analphabète. Mon sang n’a pas eu le temps de faire un tour, que j’avais déjà ceinturé la bête de deux doigts vengeurs. Une fourmi passe encore, mes deux, ça commençait à ressembler à un complot non ? L’insecte a eu l’outrecuidance de me mordre le bout de l’index avant de rendre l’âme, si tenté que cette forme de vie primaire en possède une. La question vaut d’être posée pour Md E. également. Je sais c’est une attaque gratuite, mais je n’aurais bientôt plus de compte à rendre à personne (aie, misérable ramassis chitineux !). Ma collègue m’a regardé avec un air de dégoût, comme si mon acte relevait d’un plaisir pervers. J’ai eu la faiblesse de vouloir me justifier : « C’était elle ou moi », mais apparemment, l’ironie ne fait également pas partie de ses capacités cognitives.

Après cette désagréable mésaventure, mon travaille abrutissant, inutile et servile m’a paru un soulagement. Je tenais à préciser à mon employeur, s’il a vent de cette histoire, l’absolue vanité de son entreprise, voilà qui est fait (aie, espèce d’arthropodes décérébrés !).

C’est au moment de mon déjeuner qu’une troisième fourmi est passée à l’attaque. J’étais installé à une table, seul, pour pouvoir profiter tout à loisir de l’expérience unique, et tous les jours renouvelée, que constitue un repas à la cafétéria de l’entreprise. Le cuisto, comme il prétend se définir, alors qu’il est probablement amputé de tout ou partie de son cortex olfactif et gustatif, fait preuve d’une inventivité sans limites pour dégoûter les palais même les plus engourdis. Ne serait-ce le prix défiant toute concurrence, et mon salaire misérable défiant toute décence, je déconseillerai à quiconque d’y manger ou d’y faire manger son chien ou ses enfants, oui je mets ces deux espèces au même niveau de nuisance sonore, odorante et nerveuse ! Donc j’étais là, le nez dans mon assiette d’immondice, quand l’immonde créature s’est jetée sur moi du haut de ma fourchette, pour venir s’insinuer dans les replis de mon cou et y mordre violemment la chair délicate. Être en train de manger et se faire becqueter, voilà qui est cocasse non ? (Ah, ah, ouille, bon sang d’acide formique !). J’ai poussé un cri de rage plus que de douleur, et mes inestimables collègues se sont retournés comme pour me signifier l’incongruité de mon comportement. Bande de goitreux ! Non, aucun n’a de goitre apparent, mais dans leurs têtes étriquées je suis sûr qu’il y en a un qui pendouille. Voilà qui est dit ! Trois agressions de fourmi dans la même journée ! Même les esprits les plus sains dont je me targue de faire partie commenceraient à y voir de la persécution non ? (Aie, aie , qu’est-ce que je disais !) .

J’ai vécu la fin de ma journée de travail, la dernière, dans un brouillard de peur diffuse. Ouvrant tous mes tiroirs, soulevant mon clavier, remuant mon pot à crayons, inspectant mes dossiers à la recherche de mon prochain bourreau. Mon activité inhabituelle n’a pas manqué de réveiller mon entourage momifié qui n’a pas tardé à jazzer dans mon dos j’en suis sûr.

A dix-sept heure zéro-zéro, je me suis levé brutalement de ma chaise, faisant sursauter à dessein la grise populace alentours, et j’ai évacué ce lieu de déliquescence psychique, que j’espérais ne jamais revoir. Sur ce point j’ai été exaucé (aie, ignobles crétines voraces !).

J’étais en train de rouler sur l’autoroute, comme tous ces veaux qui regagnent leur étable au coucher du soleil, l’atavisme humain n’a rien à envier à celui des bovins, quand une nouvelle fourmi a fait son apparition sur le volant. J’étais nerveusement trop épuisé pour en être surpris.

Du haut de ces trois millimètres, l’insecte semblait me narguer, je crois même que l’ignoble a levé une patte dans ma direction comme s’il me gratifiait d’un doigt d’honneur, avant de continuer sa déambulation … Elle est morte au son du klaxon. Le bovin qui me précédait, probablement paranoïaque comme la plupart des conducteurs, a cru que cet avertissement concernait sa petite et insignifiante personne, et a réagi à la mesure de son intelligence : en freinant. Si j’avais su ce qui m’attendait, je serais allé m’encastrer dans son véhicule, scellant son destin et le mien dans une mille-feuille de tôle froissées. Mais l’instinct de survie a pris le dessus, et j’évitais de peu le carambolage. En doublant l’énergumène, il m’a semblé lui voir lever un index rageur. Je soufflais sur les braises de sa vindicte d’un nouveau coup de klaxon. J’espère bien que grâce à moi sa répugnante espérance de vie aura été abrégée de quelques minutes.

C’est épuisé, mais presque détendu, que je suis enfin arrivé chez moi, ou dans ma dernière demeure si j’ose dire (ah, ah, arrrrrr cruauté divine !). J’ai ouvert la porte et appuyé sur l’interrupteur et la lumière … ne fut pas. Je ne tenais pas compte de cet avertissement biblique qui annonçait déjà mon crépuscule, et lourd et las je me dirigeais à tâtons vers le canapé du salon. Je me suis effondré de tout le poids de mon existence insipide, comme apparaît la vie lorsqu’on la voit à la lumière crue de la lucidité. Une douceur que je n’avais jamais connue est venue m’envelopper, et je me laissais peu à peu sombrer dans l’océan lugubre d’un sommeil sans rêve. Qu’il soit fait mention dans l’enquête qui ne manquera pas d’avoir lieu, de mes quelques licences poético-romantique (ah, ah, ouhhh, fiente de Belzébuth !). Une sensation de mouvement est alors venue troubler ma petite mort, l’impression de glisser comme une limace sur sa bave. J’ai ouvert les yeux en sursaut, juste le temps d’entendre le « bong » de ma tête sur le carrelage. Et puis … plus rien, jusqu’à maintenant.

Je suis revenu à moi depuis seulement quelques minutes. C’est mon odorat qui m’a d’abord mis la puce à l’oreille, notez la formulation cocasse de cette phrase, notez ! Un effluve de terre mouillée, un relent de feuilles macérées. Et puis mon touché est entré dans la danse macabre, une texture fine et granuleuse sous mes phalanges distales, notez mon érudition, notez ! Et puis ma vue, le noir, complet, absolu sans espoir. Vu, absolu, noir, espoir, oui des rimes, des rimes qui ne rime plus à rien, plus rien ne rime à rien désormais (ah, ah, aiiee, allez rôtir dans les entrailles de la bête immonde !). Je suis allongé, dans un espace confiné, terreux et humide. Un trou à ma taille exact qui plus ai. J’ai juste assez d’espace pour bouger mes bras que j’ai levai violemment dans l’affolement de ma situation. Mes dextres, au diables les mains, au diables les mots éculés, viennent de s’écraser sur une surface lisse, dure et froide au-dessus de moi. Je suis enterré vivant !!! Mon cœur s’arrache à ma poitrine, mes poumons explosent dans ma cage thoracique, je suis vivant comme jamais, vivant mais enterré ! Mon inutile cerveau tente d’apaiser ma terreur, on n’apaise pas la terreur par des pensées ou des mots, on la terrasse, on la tue de ses mains mais on ne l’apaise pas avec des pensées ou des mots. Ma dextre gauche, alors que dextre désigne le côté droit non ? Non ! (Ah, ah, ouille !) fouille dans ma poche sans que j’aie le souvenir de lui avoir demandé, et en sort mon téléphone ! Le sauveur est entre mes doigts, l’objet déifié, le dieu réifié, lui saura me montrer le chemin. Son écran s’illumine devant mes yeux, pendant un court instant je vois ce long couloir blanc qui précède l’entrée dans l’autre monde… Connerie ! je suis juste éblouie. Je tourne le téléphone et je la vois, la porte, ma porte, vers l’autre monde (ah, ah, aiiilllle !). Oui bande de crétin, c’est bien de ma porte que je parle, elle est là, elle me surplombe comme une pierre tombale, et vous voulez savoir le meilleur ? Elle est du bon côté ! Son œil de Juda me fait face, je n’ai qu’à me soulever et approcher mon téléphone pour l’illuminer et pour voir ce qu’il y a derrière, et derrière bande de sapiens-sapiens, il y a la mort qui me regarde et … elle a un œil à facette ! (Silence)

Vous avez pigé ! C’est-elle, ce sont elles, les fourmis, elles ont creusé ce putain de trou, elle m’ont transporté jusqu’à ma putain de tombe qu’elles ont scellé avec ma putain de porte, Je suis enfermé dans un putain de garde mangé ! Je suis réveillé depuis maintenant deux heures.  Elles me dévorent millimètre par millimètre, elles espacent leur prélèvement de quelques minutes, Je sens leurs morsures, je sens ma peau se détacher atome par atome, je sens leurs acides venir cautériser mes blessures après chaque dégustation. Je suis sûr qu’elles comptent me maintenir en vie, pour profiter de ma chair fraîche le plus longtemps possible. Je sens leur venin acide se mélanger à mon hémoglobine. J’ai l’impression que mon corps baigne désormais jusque dans mon âme de ce liquide brûlant. Un baptême pour l’enfer !  Mais avant d’avoir perdu la tête, au propre comme au figuré (Ah, ah ouille, filles de putes à six pattes !) et de ne plus avoir de batterie, avant que mes derniers mots, mes derniers cris, ne se perdent dans l’estomac vorace de mes fossoyeuses, je voulais laisser ce dernier avertissement à l’humanité : VOUS ETES FOUTU ! Ce putain de dérisoire cailloux perdu dans l’espace et le temps a trouvé ses nouveaux maîtres ! Ah, Ah, aiiiiiiiiieeeee !!!

***

Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda l’inspecteur en même temps qu’il stoppait l’enregistrement.

L’entomologiste leva la tête, il avait écouté les yeux mi-clos comme pour mieux entendre.

Je pense qu’il ne faut pas tenir compte de ces élucubrations. Ce sont les propos d’un homme dont la situation terrifiante a fait perdre la tête. Il est évident qu’il délire, et qu’il déverse tout le fiel de son âme dans ses derniers instants !

Mais cette histoire de fourmis qui auraient creusé un trou, dégondé la porte, bâti un garde mangé …

Foutaise mon ami, tout ce que révèle l’autopsie est conforme à la présence d’un corps enterré à même le sol depuis plus de trois mois, ni plus, ni moins. Je vous assure que c’est du côté de « sapiens-sapiens » qu’il faut chercher le coupable de ce crime odieux ! Les fourmis ont une forme d’intelligence collective, mais ne leur prêtons pas des intentions qui dépassent de loin leurs capacités. Le génie, même dans ses plus sombres aspects et bien l’apanage de l’homme !

L’inspecteur poussa un soupir,

Dans ce cas, l’enquête continue …

Voyez le côté positif mon ami, mieux vaut un criminel à deux pattes, que des milliards à six !

L’inspecteur se força à sourire.

Vous avez sans doute raison.

Ah, Ah, bien sûr que j’ai raison, j’ai toujours raison. Sur ce je m’en retourne à mes recherches, bon vent mon ami, et à la prochaine !

Oui, à bientôt sans doute professeur, et merci pour …

L’inspecteur s’arrêta et sembla fixer un point sur le revers du veston de l’entomologiste.

Eh bien quoi mon ami, vous n’avez jamais vue de légion d’honneur ?

Non, non c’est que … il y a un insecte, là, sur …

Le professeur baissa la tête, faisant plisser la peau ventrue de son cou, jusqu’à voir …

Saletées de formicae ! dit-il en saisissant l’insecte de deux doigts vengeurs, avant de l’écraser négligemment ! Vous voyez mon ami, l’homme est bien toujours le maître en ces lieux !

Et l’inspecteur le vit s’éloigner et sortir de ces lieux … pour la dernière fois.

Le Banc (4 min 29 s)

Lorsqu’il arriva dans le parc ce jour-là, Monsieur Paul eu la surprise de voir « son » banc occupé. Plus précisément, dans l’esprit de Mr Paul, c’est le mot « occupation » qui s’imposa lorsqu’il vit les quatre énergumènes qui avait envahi son minuscule territoire.

Bien que public, Mr Paul considérait ce banc comme sa propriété, et quiconque osait le fouler de son fessier, devenait derechef un ennemi de sa lilliputienne nation. Car enfin, depuis maintenant huit ans, il était d’évidence que lui seul disposa de l’usufruit de ce mobilier urbain entre dix heures et seize heures. La chose était entendue, personne ne s’asseyait sur le Banc de monsieur Paul lorsque celui-ci y siéger, et celui ou celle qui avait l’audace de s’en approcher, se voyait gratifié d’un regard qui invitait à passer son chemin, plutôt qu’à tenter la conversation.

C’est depuis un bosquet attenant que Mr Paul analysa la situation. Les quatre énergumènes en question semblaient jeunes, et même si pour Mr Paul, tout individu de moins de soixante-dix ans pouvait être qualifié de jeune, ces quatre-là semblaient vraiment très jeune, voire carrément tombés de la dernière pluie. Peut-être quinze ou seize ans, comment savoir ?

Il les observa longtemps. Il les vit rire bêtement pendant d’interminables minutes, penchés sur leurs téléphones. Il les entendit prononcer des phrases dont la plupart des mots lui écorchèrent les oreilles. Il assista impuissant à la dégradation de son havre de paix : à coup de cutter, de jets de chewing-gum et autres sécrétions buccales. Il ne put en regarder d’avantage, et rebroussa chemin, laissant derrière lui sa parcelle aux envahisseurs barbares.

Il convient d’en dire un peu plus sur Mr Paul pour mieux comprendre son affliction.

Sa vie durant il avait travaillé. D’aussi loin que la lumière chancelante de ses souvenirs éclairait ses jours passés, il avait travaillé. Il avait commencé à la chaîne, dans une usine de traitement des métaux. Il avait appris les techniques et gravis tous les échelons jusqu’à un poste de direction. Irascible par nature, il était resté célibataire et s’en trouvait fort aise. Car Mr Paul savait où trouver son bonheur indépendamment des gens qui l’entourent : dans son travail.

Le jour de sa retraite forcée à plus de soixante-quinze ans, d’aucuns prédirent dans son dos, qu’il ne survivrait pas à sa « mise au rebut ». Mais Mr Paul avait une passion contrariée qui ne demandait qu’à s’épanouir, et c’est cette passion qui, chaque jour, repoussait depuis lors les ombres crépusculaires d’une inéluctable fin de vie : la lecture. Chaque jour ses yeux brûlants de fièvre, consumaient les livres en silence. Un deux, parfois trois, sa soif de mots était inextinguible.

D’abord, il avait lu chez lui, dans le confort étriqué de son petit appartement. Mais ces envolés littéraires avaient rapidement fait naître chez lui un besoin d’espace. La flamme de sa passion avait besoin d’oxygène, de souffle, de vie. Il lui fallait sentir la brise sur son visage, être pénétré par les odeurs du dehors, deviner, à la marge du regard les êtres, autours. Tous ses sens devaient être en éveille, pour qu’il soit pleinement acteur de ses lectures. Et comme tout acteur il lui fallut trouver une scène. Il jeta son dévolu sur le banc.

C’était un vieux banc, peut être aussi vieux que lui l’était. Vieux sans fioriture et un peu branlant. Il avait fallu qu’ils s’apprivoisent, qu’ils trouvent la position idéale, que la chair, le bois et l’acier se complètent pour ne former qu’une évidente silhouette.

Ainsi Lisait Mr Paul, depuis huit ans, six heures par jours sur son banc. Acteur immobile des milliers de vie de papier qu’il aspirait de son regard pénétrant.

Certain parfois ralentissaient lorsqu’ils passés près du banc. Certain parfois tentaient de voler quelques mots par-dessus l’épaule du vieil homme. Certains parfois s’approchaient pour humer ce doux parfum de plénitude. Tous savaient qu’il ne fallait pas le déranger, qu’il ne fallait pas rompre le fragile équilibre qui semblait le maintenir, tel un funambule, sur la corde vibrante de l’harmonie. Tous sauf ces quatre énergumènes qui étaient toujours là lorsqu’il revint le lendemain. Et encore le jour d’après, et le jour suivant. Mr Paul était dépité, abattue, cette stupide jeunesse n’avait-elle pas de plus saines occupations que d’occuper son banc ?

Il les observa plusieurs jours durant. Il nota avec consternation cette manière qu’ils avaient de s’assoir à même le dossier pour s’y balancer d’avant en arrière comme de stupides volatiles. Au fil des jours, sa patiente se mua lentement en colère, et sa colère finit par se transformer en haine. Et c’est dans le terreau de cette haine que germa l’idée.

Les résidents du parc : chouettes, chauve-souris et autres rongeurs de tous poils, furent les uniques témoins de l’étrange ballet qui se joua près du banc les six nuits qui suivirent. La septième, satisfait, Mr Paul se reposa.

L’occupation pris fin après treize interminables journées. Il ne revint dans le parc qu’une semaine plus tard, le temps que les travaux soient terminés. A dix heures il était devant le banc. Il était flambant neuf, solidement ancrée dans la nouvelle dalle de béton qui avait été coulé quelques jours plus tôt. Mr Paul s’approcha, jeta un coup d’œil sur les herbes alentours qui n’avaient toujours pas été coupé. Les gros cailloux tranchants qu’il avait déposés étaient toujours là, à demi masqué par la végétation, sur l’un d’eux il vit distinctement la tache rouge. Près de la dalle, oublié, un vieil écrou sectionné, qui avait fini par céder sous la contrainte.

Ses efforts n’avaient pas été vain. Six nuits durant, il avait utilisé ses connaissances passées pour accélérer le processus de rouille des six points d’attaches du vieux banc. Comme prévu, il avait fini par basculer, emportant avec lui ses coupables victimes.

Mr Paul s’assit sur le côté droit du banc, chercha la position idéale, sortit un livre de sa poche. Il l’ouvrit à la page qu’il avait corné vingt jours plus tôt, puis il tourna la tête du côté gauche. Il regarda longuement le bouquet de fleur sur lequel était collé la photo de cet adolescent qui ne deviendrait jamais un homme, et, un triste sourire sur le visage, il reprit sa lecture à voix haute, pour lui, et pour celui avec qui il partagerait désormais, et pour toujours, « son » banc.

Le vieux sage (5 min 21 s)

L’avocat gara sa voiture à côté de la barrière. Il pesta en coupant le contact, et Il pesta encore en mettant pied à terre :

Bon sang ! Y’a pas idée d’habiter dans c’trou perdu.

Il ouvrit son coffre et troqua ses chaussures à 150$ contre une paire de botte à 10$ qu’il avait achetait trente minutes plus tôt, dans le dernier patelin civilisé indiqué sur sa carte. Il grimaça en imaginant son allure :

Bon sang d’bouseux !

Il prit sa mallette sur le siège passager et, après qu’il eut ouvert le portail d’un coup de talon rageur, il s’engagea sur le chemin de terre.

Rapidement le chemin était devenu une piste, et les arbres clairsemés, une vraie forêt. Il marchait déjà depuis plusieurs minutes, à peine dix d’après sa montre à 200$, mais au moins le double d’après ses pieds de citadin, lorsqu’il vit une silhouette passée au loin. Il se mit à crier en hâtant le pas :

Eh, là-bas ! Attendez ! Attendez !

La forme humaine cessa de bouger. A mesure qu’il s’approchait, il distinguait mieux ces traits : un homme ? Oui ! Portant la barbe ? C’est ça ! D’un âge avancé ? Ça correspond ! Ce pourrait-il qu’il ait de la chance ?

Arrivé essouffler à quelques mètres de l’individu, il l’apostropha :

C’est vous ? L’homme qui vit dans la forêt ? « Le vieux sage » ?

L’homme posa sur lui un regard sombre et pénétrant qui le fit frissonner. Pour se redonner du courage il répéta plus fort :

On m’a dit qu’un homme, dit : « le vieux sage », habitait cette forêt, êtes-vous le vieux sage ?

L’homme sembla sourire :

Je ne suis pas « le vieux sage », mais je peux vous conduire à lui si vous me dites pourquoi vous le cherchez.

L’avocat soupira : « bon sang, combien cette forêt abritait-elle de cinglés ! ». Il ouvrit sa mallette et en sortie une chemise cartonnée.

Je dois lui faire signer ces papiers.

L’homme avança sa main pour saisir la chemise.

Pas touche ! Je dois les remettre en main propre.

Elles ne sont pas assez propres pour vous ? demanda le vieil homme, en montrant ses deux mains maculées de terre. Il sourit alors franchement, découvrant une dentition hasardeuse. Suivez-moi !

L’avocat hésita, ce vieil hurluberlu se moquait-il de lui, ou bien allait-il vraiment le conduire à l’homme qu’il cherchait ? Mais déjà il était parti, il n’eut d’autre choix que de le suivre.

Il crapahutait sous les taillis depuis maintenant trente minutes. Sur la carte, il lui avait semblait que le terrain était plat. Mais c’était sans compter les milliers de talus, de boursouflures, de buissons et de branches hostiles. Son costume commençait à porter les stigmates de cette escapade sylvestre. Il n’hésiterait pas à le facturer à son cabinet d’avocats.

Le vieil homme marchait plusieurs pas devant lui, il dut pousser sa voix pour l’interpeller :

Eh ! C’est encore loin ?

Dix secondes s’écoulèrent avant qu’il ne s’arrête et ne se retourne. Il dit d’une voix posée :

Vous ne m’avez pas répondu, qu’est-ce que vous lui voulez au « vieux sage » ?

L’avocat soupira à nouveau :

Je vous l’ai dit, lui remettre et lui faire signer des documents.

L’homme s’approcha de lui :

Signer ? Mais quoi exactement ?

Tout cette histoire commençait vraiment à l’agacer, Il posa brusquement sa mallette, l’ouvrit sans ménagement et en sortie la chemise qu’il agita sous le nez du vieil homme :

Vous vous foutez de moi pas vrai ? Vous savez pourquoi je suis là !  Alors si vous êtes ce foutu « vieux sage », signez ces papiers, prenait votre argent, et déguerpissez de cette foutu forêt !

Le vieil homme sourit tristement :

Une foutue forêt qui pousse sur un gisement de schiste bitumineux, pas vrai ?

Il voulait enfin jouer carte sur table ? Eh bien voilà qui lui convenait.

Et quoi d’autre ? Pourquoi est-ce qu’un avocat serait venu bousiller son costume à 400 dollars dans ce trou, si ce n’est pour en offrir 50000, au vieux fou qui possède l’acte de propriété.

Et si le vieux fou refuse ? S’il préfère continuer à vivre dans son trou bitumineux ?

Un rictus mauvais déforma les traits de l’homme de loi.

Alors … la prochaine fois ce n’est pas un avocat qui risque de débarquer !

Quoi d’autre, un croque-mort ?

Sans lui laisser le temps de répondre, le vieil homme leva le bras en direction d’un arbre derrière lui :

Tenez, le voilà votre « vieux sage » !

L’avocat le regarda interloquer :

C’est une blague ? Il habite dans cet arbre peut-être ?

Il n’habite pas dans l’arbre, c’est l’arbre !

« Bon sang, ce type est vraiment fou » pensa l’avocat, mais l’homme poursuivit :

Cet arbre est le plus vieil arbre de la forêt, s’il y a un vieux sage ici, c’est bien lui.

Arrêter vos conn …

TAISEZ VOUS ! cria le vieil homme !

L’avocat regarda nerveusement sa montre à 200 dollars égrainer des secondes qui valaient chacune au moins 10 cents, d’après son taux horaire.

Cet arbre est le véritable trésor de cette forêt, pas son sous-sol pétrolifère. Observez-le, écouter-le, comprenez-le. Il vous enseignera la patiente, la frugalité, l’abnégation. Il vous dira comment, sans jamais prendre plus que ce dont il a besoin, sans jamais exploiter plus que le sol de sa naissance, sans jamais ne souhaitez plus que le soleil et la pluie, il a vécu plus de 500 ans, en paix et en harmonie, et vous feriez mieux de m’écouter plutôt que de regarder votre montre !

L’avocat leva les yeux et se mis à ricaner :

C’est bon ? Vous avez fini votre plaidoyer ? Vous vous êtes bien foutu de moi ? Il leva la tête et se mis à éructer, vous savez ce qui va se passer ? Je vais vous donner ce foutu papier. Signé ou pas, ça n’a pas d’importance. Une fois que j’aurais acté la remise, la machine judiciaire se mettra en marche. Et après ça les tronçonneuses se mettront en marche, et dans six mois tout au plus je signerai le contrat avec la société d’exploitation pétrolière, et il ne restera de votre « vieux sage » que le cure dent qui servira à piquer les olives de mon Martini drink.

Le vieil homme se rembruni :

Pour vivre plus de cinq cents ans, la sagesse ne suffit pas, parfois, il faut savoir se défendre. Savez-vous comment un arbre se défend ?

L’avocat lui tendit le papier :

Non, je ne sais pas, et rien ne me fera plus plaisir que de continuer à ne pas le savoir ! Prenez ce foutu papier !

Un arbre, à mesure qu’il gagne en maturité, est capable de produire des centaines de molécules, propres à anéantir toutes les formes de nuisibles qui se risqueraient à l’attaquer …

Mais l’avocat n’écoutait pas et continuait d’agiter son précieux document :

Prenez ce putain de foutu papier !

Le vieil homme se tourna vers une des plus basses branches et continua imperturbable :

Prenez cette feuille …

Votre foutu feuille, voilà ce que j’en fait !

Il l’arracha, la broya dans sa main et, après l’avoir malaxé, la jeta dédaigneusement sur le sol.

Imaginez cet arbre, poursuivi le vieil homme, de plus de cinq cents ans, dont vous venez de toucher bien imprudemment une feuille, imaginez le nombre de molécules létales qu’il a appris à synthétiser.

L’avocat se redressa tout à fait, sa tête pivota légèrement, comme pour marquer son étonnement :

Vous vous foutez de moi ?

Puis ses doigts furent pris d’une inexplicable faiblesse …

Il fallut six mois à la forêt pour effacer la trace du précieux document, et douze mois de plus pour ingérer le corps étranger.

Aux dernières nouvelles, « le vieux sage » habite toujours quelque part sous la canopée.

La dernière touche (5 min 24 s)

Ils s’étaient rencontrés vingt ans plus tôt. Lui sûr de ses quarante ans, bâtis comme un athlète, féru d’escrime, d’une intelligence instinctive, il était à l’aube de bâtir un empire. Elle de treize ans sa cadette, grande et élancée, vibrante et passionnée d’art, n’avait su résister à cette attirance contraire.

Les premiers mois, le tumulte et la fougue amoureuse avaient catalysé leurs potentiels. Il avait créé une entreprise dans le secteur de l’énergie. Elle avait publié un ouvrage d’art faisant référence. Il avait noué des alliances stratégiques, elle fréquentait des cercles d’intellectuels. Ils se nourrissaient de leurs relations, de leurs ambitions et de leurs rêves. Mais pour lui, le rêve commença à virer à l’obsession, celle de la réussite, et de l’argent. La légèreté des débuts fut dévorée par son esprit d’entreprise. Alors qu’elle avait des désirs d’enfant, lui avait soif de pouvoir. Elle le quitta avant que de femme elle ne devienne objet. Elle partit, enceinte de leur premier enfant. Comment aurait-il pu se douter que cet enfant serait son unique descendance.

Les années qui suivirent, Il avait multiplié les aventures, les conquêtes, les mariages. Maintenant qu’il avait un empire, il lui fallait un héritier, mais aucunes de ses « partenaires » n’avait pu remplir ce contrat.

Au matin de son Cinquante-quatrième anniversaire, lorsqu’il reçut l’avis de décès, il était seul dans sa grande demeure, divorcé pour la quatrième fois.

***

Trois ans qu’elle était morte. Dix-sept ans qu’elle l’avait mis au monde. Quatorze ans de bonheur sans faille et sans père. Elle lui avait expliqué qu’elle l’avait quitté peu avant sa naissance. Elle lui avait fait découvrir les arts, la beauté de toute choses, la grâce fragile de la vie. L’avait mis en garde contre les ambitions dévorantes. Il avait appris le piano, la peinture, le chant, le bonheur d’apprendre sans contrainte. Comme elle, il était grand et élancé, comme lui il pouvait être obsessionnel dans ses passions.

***

Il avait rencontré son père pour la première fois à l’enterrement. Il avait essayé de l’aborder sans préjugé, sans ressentiment. Mais très vite le portrait qu’en avait fait sa mère était venu se superposer à la personne de chair dont il partageait le sang.

Son père lui avait dit que désormais il aurait la charge de son éducation. Que les années d’errements étaient terminées, qu’il avait un nom, et que ce nom était celui d’un empire. Il avait été jaugé, jugé, condamné. La terre n’avait pas encore recouvert le cercueil de sa mère que son avenir était déjà scellé.

***

Trois ans que sa vie avait basculé. Changé d’établissement tous les six mois. Interne ou interné, il ne savait plus ce qu’il était. Son père payait des fortunes pour le faire entrer dans les écoles les plus exigeantes, jusqu’à la dernière, aux principes quasi militaires.

Il ne le voyait qu’une fois par trimestre lors d’une rencontre qui était devenue un rituel. Une voiture de maître venait le chercher le vendredi soir et l’emmener à la salle d’arme que son père avait fait construire sur son domaine. Là il enfilait son équipement et attendait. A 18h00 son père entrait sans dire un mot, revêtait sa tenue en omettant le casque, puis le scruté d’un regard plus tranchant que le sabre qu’il levait pour signifier le début du combat.

Plus que les coups portés sans ménagement, c’était les mots qui le blessaient profondément. Durs et froids, les reproches pleuvaient à mesure que les touches s’accumulées. Il n’était pas assez sportif, pas assez discipliné, pas assez bon en science, en mathématique, en langue… Puis à la quinzième touches, son père lui jetait un dernier regard plein de mépris en même temps qu’il jetait ses affaires au sol, et s’en allait sans se retourner.

***

C’était le jour de son dix-huitième anniversaire, mais c’était surtout le jour de leur rencontre. Comme à chaque fois il arriva le premier, se vêtit de sa tenue blanche de tireur, puis se dirigea vers celle de son père.

Lorsqu’il le vit faire son entrée quinze minutes plus tard, il nota qu’il avait l’air plus agité qu’à son habitude. Il lui tendit sa tenue, son père s’habilla avec nervosité et sans un mot. Il lui donna son sabre et chose peu commune, eu un remerciement en retour.

Les deux hommes se mirent alors en position de chaque côté de la piste. Derrière eux, leur compteur respectif affichait zéro.

***

Il leva son sabre, le regardant droit dans les yeux.

Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi. Maintenant que tu es un homme, il va falloir me montrer que tu es digne de mon investissement.

Et il porta une première attaque que son fils para à sa stupéfaction. Une grimace qui aurait pu être une ébauche de sourire se peignit sur son visage.

J’ai bâti un empire qui porte mon nom, et tu portes le nom de cet empire. A compter de ce jour chacune de tes pensées, chacun de tes gestes, chaque seconde de ton existence lui seront consacrées. Et il toucha violemment le plastron de son fils en guise de point d’exclamation.

J’attends de toi la perfection, une touche, la précision, une autre touche, l’exigence, l’abnégation…

Et sa diatribe se poursuivi jusqu’à sa quatorzième touche. Son visage était en sueur, son souffle plus court, sa voix moins assurée. Son fils lui avait opposé plus de résistance que de coutume. Il marqua alors une pause.

As-tu bien saisie la portée de mes mots ? Après la dernière touche, ta vie ne sera plus jamais la même, tu ne retourneras pas dans ton école, tu termineras ta formation sous ma férule.

***

De tout le combat il n’avait parlé. Pas plus qu’il n’avait touché. Mais c’est bien lui qui avait mené l’affrontement. Comme c’était le cas depuis plusieurs mois. Car, comme dans bien d’autre discipline, il était passé maître dans l’art de manier le sabre : sans rien laisser paraître.

Les derniers mots de son père résonnèrent comme une sentence. En guise de réponse il baissa sa garde, ôta son masque et plongea son regard dans les yeux de son adversaire.

De surprise son père hésita un court instant, avant d’armer son bras :

La reddition n’est pas une option, j’attends de toi que tu deviennes… impitoyable !

Il lui sembla voir couler une larme sur la joue de son fils lorsqu’il tira en direction de son cœur.

***

La police conclut à une mort naturelle. Il l’avait appelé quelques minutes après que son père se fut effondré.

Avait-il tenté de lui pratiquer les gestes de premier secours ? Oui, il avait fait tout son possible. Son père montrait-il des signes avant-coureurs d’une crise cardiaque ? Peut-être ; de la nervosité, de la fatigue, une certaine tension dans le visage, une transpiration excessive ; oui… peut-être.

Ils ne l’accablèrent pas d’avantage et le laissèrent récupérer ses affaires avant de partir.

***

Dehors, la voiture de maître l’attendait. Le chauffeur lui demanda d’une voix impassible :

Où va t’on monsieur ?

Chez moi, il marqua un temps, je suppose ?

Le chauffeur pris le sac. Il ne sembla pas s’étonner de son poids. Lentement, la voiture remonta l’aller.

Assis sur la banquette arrière, il passa un doigt sur sa joue et effaça la larme qui avait séché, la seule qu’il verserait jamais sur son père. Un cahot fit trembler le véhicule. Dans le coffre son sac s’ouvrit légèrement révélant son contenu à l’obscurité : une photo de sa mère, ses affaires d’escrime, sa serviette et, cachés en dessous, une batterie capable de délivrer une tension de 220 volts et un compteur électronique qui affichait le chiffre quinze, en rouge clignotant.