Chapitre 4 – La voix de la raison

« Lola tu veux encore un peu de… VAMPIRE »

« Tu n’as pas touché ta purée… VAMPIRE, tu n’as pas faim »

« Au dessert il y a de la glace aux… VAMPIRES, tu en veux une ou deux boules ? »

NOOONNN, pitié, impossible de me sortir ce mot du cerveau, ce repas était une véritable torture.

Maman, on n’aurait pas de la glace à l’ail plutôt ?

Mon père a levé la tête de sa purée et m’a regardé comme si j’avais une saucisse au milieu de la figure :

Lola, tu n’as pas l’air bien, c’est notre expédition au commissariat qui t’a tourneboulée ? Tu es blanche, comme un vampire.

Misère ! S’il savait, il ne me « tourneboulerait » pas avec ce mot de sept lettres qui commence par un « v » fini par un « e » et vous suce le sang dès que vous avez le dos tourné !

Euh… je crois que je n’ai plus faim, d’ailleurs, j’ai promis à Mathilde de descendre chez elle ce matin, et elle doit fulminer à force de m’attendre.

Dans ce cas ne la laisse pas « fulminer » plus longtemps, a souri ma mère, tu peux y aller.

Je me suis levée avec l’impression d’avoir une boule de bowling dans le ventre et des quilles chancelantes à la place des mollets.

Et le dessert ? s’est lamenté mon père, j’avais tenté une nouvelle recette : « Ile flottante sur sa mer de fruit rouge… », mais j’étais déjà loin.

J’ai rejoint ma chambre, creusé à mains nues dans mon cimetière de chaussettes, et déterré la boîte. A son contact mon cœur s’est mis à battre à toute vitesse comme s’il était en train de monter des œufs en neige, j’ai senti mon sang dégouliner dans mes veines comme un coulis de fraise et je me suis mis à transpirer comme dans un cuit vapeur. Est-ce que je faisais une indigestion au dessert de mon père, sans même en avoir mangé ?

Et puis les couleurs de ma chambre m’ont soudain paru plus vives, les sons plus percutants, les odeurs plus prononcées, tous mes sens semblaient décuplés. Est-ce que la boîte était radioactive et m’avait communiqué des super pouvoirs ? Dans ce cas, il fallait de toute urgence que je me trouve un nom, non ? Super Lola ? Lola Fantasic ? Wonder Lola ? A moins que… n’étais-je pas en train de perdre la boule et de devenir : Super Cinglée ?

Bon, je crois que j’étais plutôt : Super Stressée, et dans ces cas-là, rien de mieux qu’une : Super Copine.

***

Dong, Ding ! Pour une raison mystérieuse, la sonnette avait sonné à l’envers. Après un grand moment de solitude sur le paillasson, qui m’avait chaleureusement accueillie par un « bonjour » et que j’avais frénétiquement remercié avec mes semelles de chaussures, la porte s’est enfin ouverte, et le visage super renfrogné de Mathilde est apparu dans l’encadrement. Aïe ! il allait falloir l’amadouer, j’essayais de calmer mon impatience :

Que me vaut cet air courroucé… très chère ?

Eh bien, sachez que je vous attendais dès potron-minet, pour que vous m’informiez de vos découvertes, ainsi que nous en convînmes tôt ce matin, par voie téléphonique. Mais de Lola Holmes, point de nouvelle jusqu’à cette heure tardive où vous fîtes grand tintamarre, pour que je vinsse vous ouvrir.

Bon, en plus du passé simple et de l’imparfait du subjonctif, Mathilde sortait les grands mots, il fallait donc un grand remède (ce n’est pas moi qui le dit, c’est le proverbe). Et dans ces cas-là, rien de mieux que le menu « plat d’excuse sauce regard humide » :

C’est vrai ma chère Waston, je suis désolée.

Désolée comment ?

Vraiment !

N’as-tu point d’adverbe plus éloquent ?

Euh, carrément ?

Mais encore ?

Mathilde, j’ai des trucs super importants à te dire là…

J’attends …

Terriblement ? Indubitablement ? Anticonstitutionnellement ? puisjeentrermaintenant ?

Mathilde a esquissé un sourire, un soupir, puis a repassé son sourire au feutre indélébile, avant de me lancer :

Bon Ok, c’est bon t’as l’autoris’

Ouf, on était de nouveau en zone anticyclonique (pour de plus amples informations, regardez la météo ce soir à la télé)

***

Alors ? m’a demandé Mathilde qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, je veux tout savoir, et elle m’a regardé avec des spirales dans les yeux : tu vas touuut me diiiiire !

Je me suis assise sur le canapé du salon sans quitter son regard hypnotique, et j’ai plongé la main dans ma poche, mais avant d’en sortir vous savez quoi, j’ai murmuré méfiante :

Tes parents sont pas là ?

Mathilde a fait mine de regarder à droite et à gauche :

La zone est sécurisée, aucune oreille adulte à l’horizon.

Encore à une de leurs conférences sur la protection des espèces en voie de disparition ?

Tout faux, ils sont allés à un cours de cuisine intitulé : « Ragout de panda et soupe de tortue luth ».

Pas possi…

Non t’as raison, encore une réunion « sauver la planète ou ce qu’il en reste », mais… t’as quoi dans la poche, à part une demi-paire de mains ?

J’ai sorti ma « demi-paire de mains », et posé la boîte sur la table basse qui me faisait face. Mathilde a écarquillé un œil tout en décarquillant l’autre (n’essayez pas de faire la même chose chez vous, vous pourriez vous coincer les globes oculaires) :

Woua ! Tu l’as trouvé où ? Elle contient quoi ? Tu l’as ouverte ? C’est un œil au-dessus ?

A son mitraillage de questions, j’ai répondu en rafale :

Sous le plancher ! Je sais pas ! Non ! Oui !

Elle a saisi la boîte et l’a fait tourner dans tous les sens puis l’a secouée.

On dirait qu’il n’y a rien à l’intérieur, peut-être que c’est juste un objet précieux, un truc de collectionneur, comme le pot de chambre de Louis XIV ou le slip de Napoléon 1er.

Ou la boîte à sparadraps de Ramsès III ? J’aimerais bien, mais ce que je vais te révéler est bien plus (voix lugubre) … inquiétant !

J’ai pris mon élan comme si je m’apprêtais à sauter par-dessus le mur d’un asile de fou.

Hier soir, alors que j’observai la boîte éclairée par la pleine Lune, (et qu’un loup solitaire hurlait sous le ciel piqueté d’étoiles) l’œil… s’est ouvert. Et il m’a regardé.

Mathilde a lâché la boîte qui est venue s’écraser sur la table basse et a dit d’une voix mal assurée :

Euh, Lola, t’es sûre que c’est pas plutôt tes yeux qui se sont fermés et que …

J’ai continué :

Et le truc un peu flippant …

Ah parce que c’est pas ça le truc un peu flippant de l’histoire ?

Non, le truc un peu flippant, c’est que je pense que l’homme en noir a probablement piraté GOGOL dans le but de récupérer cette boîte, et qu’en plus il vient… et j’ai dégluti de Transylvanie !

Euh, mais là, elle commence carrément à me faire flipper ton histoire !

Ben non, parce que le truc carrément flippant…

Ah bon, on y est pas encore ?

Avant la révélation, j’ai eu l’impression que ma tête allait exploser, j’ai serré mon crâne entre mes mains et j’ai pris une grande respiration comme pour plonger dans une piscine sans eau :

… c’est que je crois que ma nouvelle nounou… est un vampire ! BONG ! je me suis écrasée au fond de la piscine.

Et je lui ai raconté mon rêve.

Je ne sais pas pourquoi, mais après ma « confession », je me suis sentie mieux, mon anxiété s’était à moitié diluée… dans les veines de Mathilde.

Elle s’est levée sans rien dire, a marché comme une funambule somnambule en direction de la cuisine, d’où elle est revenue 23 secondes plus tard avec un verre d’eau (mais sans minuteur).

J’ai tendu la main :

Non, c’est pour moi. Là, j’ai besoin d’un remontant, et elle a bu : cul-sec ! (N’hésitez pas à replacer cette expression : effet garantie).

***

Nous étions là et las (une fois de plus). Essorées par la vague d’adrénaline qui nous avait fait nous échouer sur le canapé comme des baleines déboussolées.

« Cétacé » (ceci est le premier et le dernier jeu de mot que vous trouverez dans ces chroniques ! Ou alors c’est que quelqu’un d’autre écrit à ma place) a dû se dire Mathilde et, un peu comme un psychiatre qui essaierait de convaincre son reflet dans le miroir qu’il n’est pas fou, elle s’est levée et s’est mise à marcher en long en large et en travers tout en parlant :

Bon, si on réfléchit calmement, après tout, on a juste une drôle de boîte, un voleur à capuche, et une nounou qui ressemble à une poupée zarbie, pris séparément, pas de quoi écrire une histoire de vampire non ? Elle m’a regardée en hochant la tête comme pour m’indiquer la seule réponse que ses oreilles étaient prêtes à entendre.

J’ai pris une grande inspiration et, pour ne pas ajouter à son trouble que j’espérais ne pas être mental, j’ai répondu en essayant de contenir ma colère :

OK, et donc tu penses peut-être que tout ça… c’est juste le hasard qui…

Voilà ! s’est exclamé Mathilde ravie, c’est le hasard, ce sont des choses qui arrivent.

Ma nounou zarbie que mes parents dégotent comme par sorcellerie ?

Le hasard !

Et son air de passer ses nuits dans un cercueil ?

Hasard, c’est le hasard, on a le droit d’avoir le teint blafard non ?

Et sa manière de mettre ses lunettes plus vite que son ombre au moindre rayon de soleil ?

Le hasard, encore et toujours, a chantonné Mathilde

Et le voleur transylvanien à capuche qui cherche sous le parquet ?

H.a.s.a.r.d !

Et son sang qui s’est évaporé avant même d’avoir touché le sol ?

Ha… sard… il faut te le dire combien de fois ?

Et la boîte à œil lunatique ?

Ha…

… sard ?

Non, là je dirais Ha…llucination.

Ah, ben voilà ! Maintenant, elle insinuait que j’avais perdu la boule et ne faisait même pas mine de la chercher avec moi, super la super copine !

Je soupirais à travers mes narines, prête à éternuer des flammes comme un dragon qui a la goutte au nez, lorsque ma mère a fait irruption sans frapper dans ma tête (c’est sa spécialité, ça et rentrer aussi sans frapper dans ma chambre) : « Lola, tu t’es encore laissée emballer par ton imagination ! ». Et comme si ça ne suffisait pas, mon père s’est invité et s’est mis à parler comme dans un livre (dont j’ai oublié le titre) : « Rappelle-toi Lola, lorsque tu as éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vé-ri-té ». Super, merci ! Il faudra aussi que je mette un panneau « interdit aux parents » à l’entrée de mon cerveau ?

Sauf que, une fois le feu de ma rage éteint et les braises de ma colère refroidies, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : si je considérais qu’il était impossible que les vampires existent, Mathilde et mes parents avaient sans doute parler avec : « la voix de la raison ».

J’ai repris la boîte. Elle me paraissait maintenant inoffensive, même si le symbole en forme d’œil et les ronces qui l’entouraient avaient quelque chose d’effrayant.

Bon, il est possible que je me sois un peu emballée, et que… vous ayez peut-être raison.

Mathilde m’a regardé un peu inquiète :

Euh, Lola, tu me vouvoies ? Ou alors tu me voies en double ? Ou bien… tu vois d’autres personnes dans la pièce ? Je suis prête à tout entendre, sauf la dernière proposition je t’en supplie !

Hum, oui je voulais dire que : « tu as raison », je suis un peu tourneboulée par tout ça, et machinalement j’ai plongé ma main dans mon autre poche.

Mathilde m’a lancé un regard affolé.

Quoi ? Ne me dis pas que tu as un autre objet démoniaque à me montrer ?

J’ai sorti ma deuxième demi-paire de main pour lui montrer son contenu diabolique.

Mais non, c’est juste …

Des piles ? mais qu’est-ce que tu fais avec des piles dans la poche ?

Eh bien, avant que tu ne démontres brillamment que tout ça n’était que hasard et hallucination, j’avais pensé rendre une petite visite à Mammy, histoire d’avoir des renseignements sur la locataire qui vivait dans mon appart’ avant qu’on emménage, y a des chances que ce soit elle qui ait caché la boîte et …

Mais c’est une super idée ! Ça va nous…euh je veux dire te dé-tournebouler complètement, mais pour les piles ?

Ah ça, un petit cadeau, pour remettre les pendules à l’heure.

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