Chapitre 9 – Rendez-vous en 3D

Le lendemain des évènements de la veille, le cours de ma vie a repris son lit (nouvelle expression en attente d’homologation par l’Académie Française).

Après les cours de la matinée, et avant la cafet’, pour satisfaire à des obligations corporelles que je ne décrirais pas ici, j’ai pris la direction des toilettes. Au sortir de la cuvette, je me suis plantée comme une troisième devant le miroir.

Que les choses soient claires : je ne suis pas comme toutes ces filles qui semblent passer plus de temps dans les toilettes à se recoiffer, qu’en salle de cours (à croire que des heures de « toilettages » sont prévues dans leurs emplois du temps). Non, je voulais juste faire une petite checklist avant de… enfin bref ; yeux bleus : OK ; cheveux cuivré coupés courts : OK ; taches de rousseurs : OK (désolé si je suis en train de casser l’image mentale que vous vous étiez patiemment dessiné, fallait attendre), oreilles de lapin : O… oreilles de lapin ?

Ok Mathilde, tu as un message à me faire passer ?

Elle a fait un pas de côté pour venir joindre son reflet au mien :

Ouai, on t’attend pour manger, Sarah et Amélie se regardent déjà comme deux cuisses de poulet, si tu as fini de te refaire le portrait, tu peux venir ?

Je l’ai suivie jusqu’à notre table. Bon techniquement, ce n’est pas « notre » table, on ne l’a pas achetée, ni louée, ni construite avec des rondins de bois (j’ai pas de dents ni d’ascendant castor) c’est juste que par tradition ancestrale, c’est « notre » table.

Mathilde en avait fait « l’acquisition » au début de l’année, car d’après elle, elle était : idéalement située (près de la fontaine à eau), parfaitement non isolée (on peut écouter toutes les conversations), et bénéficiant d’une très bonne exposition (on peut voir toutes les personnes qui entrent ou qui sortent).

Sarah m’a décoché un sourire malicieux :

Alors comme ça, on va se refaire une beauté avant son rendez-vous galant ?

D’accord, Mathilde avait donné la mèche (elle ne l’avait pas vendu, c’est pas son genre), mes joues se sont tomatisées en moins de temps qu’il ne faut à une carotte pour crier au secours lorsqu’elle voit un lapin.

C’est pas un rendez-vous, je dois juste rejoindre Jérém’ au club d’informatique pour…

Jérém’, m’a coupé Amélie en me faisant un clin d’œil enjôleur, tu vois, tu l’appelles déjà par son petit prénom, c’est un signe.

Hein ? Un signe de rien du tout, c’est juste un rendez-vous… d’affaire.

Oh oui, une affaire de cœur, ce sont les seules qui vaillent, a soupiré Sarah.

Arrêtez, est intervenue Mathilde, Lola est tellement rouge qu’elle va finir par déclencher l’alarme à incendie.

Merci, je suis redescendue de mon échelle chromatique ; enfin, jusqu’à ce qu’elle ajoute :

Et de toute façon, c’est pas le mini coup de foudre de samedi dernier qui prouve quoi que ce soit, pas vrai Lola ?

Super, les pompiers venaient de débarquer sous mon crâne !

***

Sarah et Amélie se sont mise à parler en même temps :

Coup de foudre ? Non mais…

… il faut tout nous raconter ! tout de suite !

J’essayais tant bien que mal de maîtriser l’incendie :

C’était juste de l’électricité statique, nos bras se sont frottés un peu comme… j’ai pris mon couteau en plastique (collector au moment où vous lirez ces lignes) et je l’ai frotté sur la manche de Sarah,… un peu comme ça, et j’ai approché le couteau du bras dénudé de Mathilde, qui a poussé un cri…

Aie !

… bien mérité.

N’empêche, a dit Amélie, en faisant clignoter ses paupières, vos bras se sont touchés.

Bon, cette conversation était vraiment mal engagée, de désespoir j’ai laissé tomber le couteau dans mon assiette de rôtis aux p’tits pois.

J’ai alors vu le couteau frapper un premier petit pois ; n’ayant pas compris d’où venait l’agression (et n’ayant visiblement pas grand-chose dans la tête), ce petit pois n’a rien trouvé de mieux que de frapper son voisin ; voisin qui a son tour, plutôt que d’entamer un dialogue constructif, est allé frapper un autre petit pois qu’il avait confondu avec son agresseur ; déboussolé par ce coup de (petite) boule (verte), l’innocente victime a entrepris de se faire justice en frappant à l’aveuglette devant lui ; mais devant lui, point de petit pois, juste le bord de l’assiette d’où il fut éjecté, emporté par son élan vengeur.

Je me suis alors penchée pour ramasser le cadavre vert qui gisait par terre à côté de la table, tout en répondant à Amélie :

Et de tout façon, Lou sera là aussi, c’est pas vraiment ce que j’appelle un « rendez-vous galant ».

Hum, Hum, a fait Mathilde, juste avant qu’une basket ne vienne aplatir mon petit pois.

J’ai levé lentement la tête, avec une impression de déjà vécu. Oh ! Un tee-shirt, ne me dite pas que… Ah ? pas de poche à stylo ? Après tout, cette fois-ci ce n’est peut-être pas… Oh ! Misère !

Salut Jérémie… sympa ton nouveau tee-shirt. (Merci de ne pas noter cette réplique pour ne pas ajouter à ma honte).

Euh, Lou peut pas venir, mais… ça tient toujours pour le rendez-vous… enfin le club… la boîte… après manger ?

Oui… bien sûr… c’est vraiment dommage pour Lou (pas de note pour celle-là non plus SVP).

Et Jérémie est allé rejoindre une table, au fond de la cafet’, et je me suis engagée en tant que pompier volontaire pour aller éteindre l’incendie qui venait de reprendre au fond de mon crâne.

***

Lorsque je suis arrivée devant le « geek » club, j’avais un peu mal dans mon cimetière à p’tit pois. Les filles m’avaient abreuvée (c’est une manière polie de ne pas employer le mot : soulée) de tout un tas de « bons » conseils que je n’avais pas sollicités :

« Tu te mets à sa gauche, histoire qu’il voit toujours ton meilleur profil ».

Ah bon ? Et moi qui croyait avoir deux meilleurs profils !

« Tu le fixes quand tu lui parles, et tu lui fais ton regard de sirène ».

Comprendre : tu ne clignes pas des yeux, pour le captiver (oui, les sirènes, comme les poissons n’ont pas de paupières, essayez de taper « fard à paupière mérou » dans votre moteur de recherche favori, si vous ne me croyez pas).

« Pour le mettre en valeur, tu lui poses pleins de questions de noob ».

Alors primo : je ne sais pas ce qu’est un noob, j’ai juste compris que si on en est une, on ne peut pas comprendre qu’on en ai une ; et deuxio : passer pour une cruche en posant des questions nouilles (un noob, ça serait pas une nouille par hasard ?), merci les filles !

J’arrivais moins que plus confiante devant la porte, qui curieusement était ouverte. Je jetais alors un œil, que je récupérais illico, façon Jokari (une sorte de tennis pour asocial).

Etrange… pas de Jérémie pour m’accueillir un genou à terre et un bouquet de roses à la main et… mais qu’est-ce que je raconte, mes p’tits pois étaient en train de me remonter au cerveau ou quoi ? Il fallait que je me reprenne de toute urgence avant qu’il n’arri…

Je suis là ! Désolé… j’étais aux… pour… enfin… je suis là.

Oui visiblement, il était là. Et à en juger par sa mèche légèrement mouillée, il venait de faire son « troisième », devant le miroir des toilettes.

***

Jérémie était sur le pas de la porte, immobile. Je lui envoyais une œillade (c’est comme une grillade, mais à base d’œil de braise) qui signifiait « qu’est-ce qu’on attend pour rentrer », mais qu’il a dû interpréter comme « elle doit avoir une poussière dans l’œil », car il n’a pas bougé ; peut-être une porte invisible nous barrait-elle le chemin ? Comme mon père, il y a bien des pages, j’ai tourné une poigné invisible et je suis rentrée. Jérémie a poussé un soupir et m’a suivi. Tout en pénétrant dans l’antre, je me suis demandé si finalement, il ne s’agissait pas de galanterie plutôt que de porte invisible.

Au milieu de la pièce, sur la table jonchée de bric-à-brac, Ada et Gogol étaient en train de somnoler comme deux Doddy repus de saucisses. Collé contre un des murs, une table avec un écran allumé et deux chaises, Jérémie avait déjà tout préparé.

Je me suis approchée de la chaise de droite, j’allais m’y poser quand la voix de Sarah a resonné dans ma tête : « à gauche toute ! Présente ton meilleur profil !». Bon, même si je savais que c’était complétement stupide, j’ai remis les gaz, et fait pivoter mon arrière-train côté gauche pour atterrir sur… les genoux de Jérémie !

J’ai rebondi comme si je m’étais assise sur le siège d’un fakir, j’ai plongé fesses baissées sur l’autre chaise, et de mon pire profile j’ai bredouillé :

Oups ! Euh… je … t’avais pas… enfin… ça doit être les p’tits pois qui…

Juste à temps, un système de sécurité s’est enclenché, provoquant la fermeture d’urgence de ma bouche, et m’évitant ainsi de me perdre encore plus profondément dans la forêt de la honte !

***

Jérémie a dégluti, peut-être avait-il lui aussi un petit pois coincé en travers de la gorge ; puis, il a semblé reprendre ses esprits, il s’est tourné vers moi, m’a fixée sans cligner des yeux (me ferait-il le coup du regard de sirène ?) et m’a demandé :

Ahem… tu as le téléphone ?

Pourquoi voulait-il savoir si j’avais le téléphone ? Et pourquoi pas si j’avais l’électricité à tous les étages tant qu’il y était ?

Le téléphone ? Euh… oui, pourquoi ? Tu veux… mon numéro ?

Il a rougi comme un eskimo qui ferait du nudisme dans le désert.

Non ! Enfin oui… si tu veux, mais je parlais du téléphone pour faire les photos.

Oups ! On était maintenant deux sur la dune.

Oui ! Bien sûr, je suis vraiment trop… noob des fois ! et j’ai plongé mes mains dans mon sac à dos, à la recherche du téléphone.

Noob ?

Quoi ? Moi qui croyait avoir placé le bon mot au bon moment.

Oui, enfin, tu comprends, un peu nouille quoi ?

Heureusement à ce moment-là, ma main est ressortie avec une bonne nouvelle :

Le voilà !

Je lui ai tendu précipitamment, pour tenter d’abréger la conversation et, alors que le téléphone s’échappait de mes doigts pour aller se fracasser au sol, j’ai compris pourquoi, comme le disent mes parents dans leurs grandes sagesses, « il ne faut jamais confondre vitesse et précipitation ».

***

Jérémie s’est penché pour ramasser les morceaux. J’étais tétanisé par ma maladresse, seule ma langue semblait encore douée de vie (d’après ma mère, c’est le seul organe qui me survivra) :

Désolé, j’ai la tête… et les doigts à l’envers aujourd’hui, tu crois que tu peux le réparer ?

Ok, ça ressemblait à la technique d’Amélie : la question pour le mettre en valeur, mais là en même temps, il n’y avait plus vraiment le choix.

Sans rien dire, il a emboîté les différentes parties du mobile, puis il a appuyé sur le bouton « On », et m’a souri :

Je crois que c’est bon !

J’ai soupiré :

Tu es trop fort !

C’est pas grand-chose, comparé à ce que toi, Mathilde et Alex avez réussi à faire.

Et en plus maintenant, c’est lui qui me mettait en valeur ! Jamais je n’avais rencontré d’esquimaux aussi galant sur la dune !

***

Bien, a dit Jérémie, si on passait aux choses sérieuses.

Au lieu de lui répondre : « Ah bon ! Tu veux me demander en mariage ? On est pas un peu jeune pour ça ? Peut-être que des fiançailles pour commencer… », et de disparaître à tout jamais dans la forêt de la honte, je suis restée muette et je l’ai regardé s’affairer.

Il a d’abord branché un câble sur le téléphone qu’il a relié à l’ordinateur ; au bout de quelques secondes, mon reportage photo est apparu sur l’écran. Ses doigts se sont alors mis à danser sur le clavier, sautant de touche en touche comme des moutons jouant à… saute-mouton ! De temps en temps, presque trop rapidement pour que je ne le vois, sa main droite sortait du troupeau pour bondir sur la souris. Des fenêtres s’ouvraient, se fermaient, disparaissaient au rythme des clics qui battaient la mesure comme un métronome. C’était bien un p’tit Mozart du clavier !

Et puis, soudainement, les photos ont disparu pour faire place à la boîte, en chair et en os (bon, en fait, surtout en os), qui tournait lentement sur elle-même.

Maintenant, sur l’écran, on pouvait distinguer par transparence son squelette, et son contenu. Jérémie m’a regardé avec des bulles de champagne dans les yeux :

Woua ! Tu avais raison, elle est loin d’être vide !

Ouai ! Et ça, c’est pas les Sparadraps de Ramsés III !

***

C’était vraiment très gênant, Jérémie venait de plonger sous la table, juste après que j’ai prononcé le nom de l’illustre Pharaon enterré dans la vallée des Rois (Ok, on s’amuse, mais on est là pour s’instruire aussi).

J’en étais à me demander s’il n’avait pas été victime de la huitième plaie d’Egypte (moi en l’occurrence), quand il est réapparu, sa mèche en bataille et une paire de lunettes sur le nez. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire :

Tu vas où avec tes binocles bicolores ? A une réunion des daltoniens anonymes ?

Il m’a tendu une seconde paire, qu’il venait d’extraire d’une boîte posée à même le sol, tout en souriant jusqu’aux montures :

Oui ! Et tu viens avec moi !

Était-ce ma présence combinée à l’absence de Lou, ou bien ces lunettes aux verres rouge et bleu qui avait un effet euphorisant ?

Allez, mets-les ! Avec ça, tu vas voir la vie en 3D !

Bon, après tout, je m’étais déjà tellement ridiculisée, un peu plus ou bien plus, qu’est-ce que ça pouvait changer.

Bienvenu au club !

Et il a cliqué sur un bouton à l’écran, et la boîte m’a sauté au visage !

***

Non mais… combien de tours de ce genre il avait encore dans son chapeau ? Après m’avoir fait le coup de la lune en plein jour, voilà qu’il me faisait celui de la boîte volante !

A quelques centimètres de mon nez, elle était là, pivotant nonchalamment sur elle-même, on en voyait tous les mécanismes internes, et même si je savais qu’on ne pouvait la toucher qu’avec les yeux, j’avançais un doigt jusque dans son œil, et le retirait aussitôt après avoir pris une petite décharge électrique.

Aie ! a dit Jérémie en retirant lui aussi son doigt, encore un coup de foudre !

Heureusement il avait dit ça en rigolant, je pouvais me détendre. Il a alors repris son air concentré pour détailler le contenu non identifié de l’objet volant devant nos lunettes.

On dirait un mécanisme d’horlogerie, et là, juste derrière l’œil, ça ressemble à un capteur de lumière. Si Alex était là, il pourrait nous en dire plus, l’électronique c’est sa spécialité.

Je me suis rapprochée pour voir le capteur.

Au fait ? T’as des nouvelles de ses gencives ?

Il a cliqué sur un bouton en forme de triangle et la boîte fantôme s’est figée.

Oui, il m’a dit que bizarrement, le traitement avait bien fonctionné, mais que ce matin il avait la tête lourde comme si on lui avait enfilé des bananes par les oreilles toutes la nuit. C’est pour ça qu’il est pas venu. Et là, tu penses que c’est quoi ?

Tout en regardant, je me suis demandé si Alex n’avait pas finalement essayé le traitement à base de schnaps et de glaçons du Doktor Zahnbrecher.

On dirait une sorte d’axe… avec des picots.

Nos têtes se sont rapprochées pour mieux voir, jusqu’à se toucher presque, il a murmuré :

Et le truc en spiral enroulé autour, ça ressemble à un ressort non ? Il s’est redressé brusquement : tu n’aurais pas la boîte par hasard ?

Je poussais un soupir langoureux, notre moment romantique venait de prendre fin… Euh… mais qu’est-ce que je disais ? Apparemment, j’avais encore du sang de p’tits pois qui coulait dans mes veines !

Cette fois, Je lui ai tendu la boîte, sans me précipiter. Il l’a tournée pour la mettre dans la même position que celle qui lévitait devant l’écran.

L’axe avec le ressort doit se trouver… juste… là.

Il a pressé un des côtés, et la boîte s’est ouverte !

La face cyclopéenne s’est alors détachée, nous révélant les entrailles de la boîte. Il y avait là tout un enchevêtrement de roues, de ressorts et de composants dont certains semblaient constitués de verre et de métal, et au centre, enfouit sous le capteur de lumière, on voyait briller : une pierre précieuse ! (Ça ferait une bonne fin de chapitre ça, non ?)

***

Wouah ! c’est un diamant ? (J’aurais mieux fait de me taire, maintenant je suis obligée de continuer) Si ça se trouve, c’est ça que l’homme en noir cherchait !

Jérémie avait des accents circonflexes au-dessus des yeux : il était perplexe (quatre x dans la même phrase, essayez de faire mieux !).

C’est bizarre, regarde, le cristal est enserré entre deux plaques métalliques.

Oui, et alors, en métal ou en quoi que ce soit d’autre, ça restait une pierre précieuse dans un coffret ; l’homme en noir était un vulgaire voleur, et je n’avais plus qu’à remettre cette pièce à conviction à mon inspectrice préférée. J’étais soulagée, finalement, cette histoire n’était peut-être pas si vampirique que ça.

Jérémie s’est alors levé, et il s’est dirigé vers le centre de la pièce avec la boîte.

Je me sentais soudain abandonnée.

Euh… qu’est-ce que tu fais ?

Je dois discuter d’un truc avec ADA.

D’accord, voilà qu’il me quittait pour une… androïde, et moi qui commençais à douter qu’il soit vraiment geek.

Il s’est approché de la face d’aubergine d’ADA, s’est penché, tel un prince charmant au-dessus du lit de sa princesse (non je ne suis pas jalouse) et, peut-être pour ne pas réveiller GOGOL, lui a murmuré :

OK Ada, activation !

La belle aubergine au bois dormant (surtout ronflant je trouve) s’est mise à faire la maligne en clignotant de toutes ses leds (Je sais pas vous, mais en ce qui me concerne, je ne clignote pas au réveille !), et il m’a semblé voir une led de GOGOL clignoter également (jalousie ?) :

ADA, OK !

Jérémie a positionné la boîte ouverte sur le cristal devant son œil de verre, même pas bleu.

OK ADA, identification visuelle de l’objet.

Ada s’est remise à ronronner, pendant que ses leds s’animaient comme une vulgaire guirlande de Noel ; puis, au bout de quelques secondes, elle s’est mise à débiter d’une voix sans charme (je ne sais vraiment pas ce qu’il lui trouve) :

C’est un cristal de Quartz…

Tu vois, c’est ce que j’avais dit, une pierre précieuse, pas la peine d’avoir un cerveau d’aubergine pour savoir ça …

…utilisée principalement dans les piles piézoélectriques…

Bon, ça, par contre, j’avoue que…

…destinées à alimenter de petits objets…

Ok, là, mon cerveau en petit pois fait pas l’poids ! (Jingle calembour)

… en convertissant la pression en électricité.

Aubergine 10, Lola 0 ! Game over.

Jérémie s’est retourné tout excité :

C’est pour ça que l’œil s’est activé quand tu as pris la boîte, la pression a généré suffisamment d’électricité pour mettre en route le mécanisme ! Tu imagines, une boîte aussi vieille qui contient une technologie aussi avancée !

A mon tour, j’avais des accents circonflexes au-dessus des yeux.

Ok, mais nous par contre, on a pas avancé d’un orteil (égal un demi-pouce), on ne sait toujours pas à quoi elle peut bien servir.

Nous, non ! Mais si tu penses que Sveta veut la récupérer, c’est qu’elle, elle doit le savoir.

En fait, je n’étais plus vraiment sûre de rien, mais (je vous rassure) cette histoire était déjà bien trop avancée pour ne pas aller à son terme (Fin du chapitre ? Oui, et c’est pas trop tôt !).

Chapitre 8 – Un plan parfait !

Bzzziiig ! C’est le drôle de bruit que venait de faire la sonnette du « Doktor Zahnbrecher »

Brr, a fait Mathilde, on dirait qu’on vient d’appuyer sur l’interrupteur d’une chaise électrique.

Ça n’a pas fait rire Alex, dont la joue avait en quatre jours quadruplé de volume.

Ne t’inquiète pas, a ajouté Mathilde comme pour se faire pardonner, tu auras droit à ton anesthésie.

Ouai, a ânonné Alex, avant de passer sur la chaise, tous les condamnés y ont droit.

Dix secondes s’étaient déjà écoulées depuis la dernière exécut… euh je veux dire, la dernière sonnerie.

Possible qu’il soit pas là ? a commencé Alex avec une lueur d’espoir dans les yeux, avant d’être interrompu par un cri.

Mathilde a sursauté :

C’était quoi ça ?

Je tentais de rester zen :

Je sais pas, mais ça ressemblait pas à un cri humain si ça peut vous rassurer.

Alex s’est penché vers moi, du haut de son mètre probablement 78 (il faudra que je pense à le mesurer discrètement) :

Merci, je suis parfaitement rassuré maintenant que je sais que le Doktor fait sortir des cris inhumains de la bouche de ses patients.

Et la porte s’est ouverte. Et le « Her Doktor » est apparu.

La première chose que je constatais, c’était sa blouse blanche et immaculée, ce qui était une bonne chose, même si à bien y réfléchir, il avait très bien pu en changer avant de nous ouvrir. J’essayais d’effacer l’image d’une blouse couverte d’hémoglobine et d’un patient sanguinolant, qui venait de jaillir de mon esprit comme le sang d’une artère sectionnée (désolée pour les personnes sensibles, mais c’est trop tard !)

La deuxième chose, c’étaient ses cheveux, blancs comme sa blouse, et en batailles comme s’il les avait séchés dans un panier à salade. Et la troisième, c’était son regard, qui avait quelque chose d’étrange…

J’ai l’impression qu’on vient d’ouvrir la boîte de docteur Maboule, a dit Mathilde à voix basse.

Hum, oui, c’est ça, il avait vraiment l’air… maboule. J’ai levé la tête vers Alex, et sans parler j’ai essayé de lui dire, « pardon » avec le sourcil gauche et « je suis désolée » avec le sourcil droit (mais je ne suis pas sûre qu’il fasse « sourcil » en deuxième langue).

Docteur Maboule a parlé :

Arr, Her Alex, fou zet finallemend reufeunu ! Afec fotre maman et fotre krant mér, ya ! Guten tag meine damen ! (Bonjour mesdames !)

Ok, en plus d’avoir un regard de maboule, il avait une vue de talpidé (voir un des chapitres précédents, je ne sais plus lequel).

Mathilde, qui visiblement comprenait aussi bien le franglais que le frallemend, m’a murmurée l’air faussement vexé :

J’aimerais bien savoir qui de nous deux est la mère, et qui est la grand-mère ?

Her Doktor a tourné les talons, les a faits étrangement s’entrechoquer et s’est éloigné dans le couloir. J’ai tiré sur la manche d’Alex qui commençait à la suivre.

Tu sais, je t’en voudrais pas si on s’en va.

Il a souri d’un seul côté :

T’inquiète, je t’en voudrais pas si on reste. Et il a emboîté le pas du docteur.

***

Au bout d’un petit couloir blanc, il y avait un comptoir, un peu comme dans un bar (afin j’imagine, car je ne fréquente pas ce genre d’établissement) sur lequel était posé un écran d’ordinateur et un bol.

Her doktor s’est approché du comptoir, a levé la main comme s’il allait commander un verre de schnaps (je crois que c’est un désherbant allemand, qui peut également servir de désinfectant et en derrière recours de désaltérant), et l’a plongé dans le bol. Puis il l’a ressorti remplis de… cacahuètes ? Qu’il a engouffré dans la bouche droite de sa blouse (sa poche quoi).

Nous avons ouvert des yeux gros comme des noix de coco.

Mince a dit Mathilde, c’est pire que ce que je pensais !

Eh ! C’est vrai, ai-je répondu, j’adore les cacahuètes, il aurait pu nous en proposer quand même !

Le Doktor s’est tourné vers Alex, je remarquais alors qu’il avait oublié deux cacahuètes dans le bol, je me proposais de les « accepter » et les glissais dans ma poche. (Bon, ne faites pas des yeux noix de coco vous aussi, je vais pas finir en prison pour deux misérables cacahuètes ! Si ?)

Serh gut, Her Alex, nous zallons poufoir nous socupper de fotre touleur, feuillez me zuivre, et il a une fois de plus fait claquer ses talons.

Nous l’avons tous suivi jusqu’à une porte très accueillante où était accroché un petit panneau sur lequel était marqué « danger ».

D’une main décidée comme un pas, il a ouvert la porte. Ouf, ce n’était pas la salle d’opération mais la salle radio.

Il est allé se placer derrière un écran de contrôle, puis il demandé à Alex de se mettre contre une drôle de machine à l’autre bout de la pièce.

Maman et krante maman, fou poufez fou mettre terriere moi z’il fou plait,

Je me suis avancée la première.

Merci de me laisser le rôle de « krant maman » ! a bougonné Mathilde.

***

A partir de là, il allait falloir écarquiller nos yeux et nos oreilles.

Her Doktor a manipulé un petit joystick. Une plateforme située au-dessus d’Alex est rapidement descendue. Alex a poussé un cri, la plateforme est légèrement remontée et Alex s’est vigoureusement frotté la tête.

Arr, Her Alex, fou avez la tête tur, heureussement fou n’afez pas kassé le matériel. Sehr gut ! Maintenante, ne pouger plus, la betite oizeau vat zortir.

Sur l’écran de contrôle, je pouvais voir le visage crispé d’Alex. Her Doktor a appuyé sur un gros bouton noir à côté du joystick. La plateforme surplombant la tête d’Alex s’est mise à tourner lentement, révélant un panneau incurvé qui peu à peu est venu masquer son visage, pendant que sur l’écran apparaissait le contenu de son crâne sous plusieurs angles différents.

Ya ! s’est exclamé le Doktor, fou avez un grosse cerveau et un bédite abzés, das ist mieux que le kontraire, nein ? et il s’est esclaffé.

Puis la plateforme a achevé sa rotation et la tête d’Alex est réapparue. Je vérifiais discrètement qu’il ne lui manquait rien. Yeux, bouche, nez, abcès, tout était là, et à la bonne place !

Gut ! a dit le Doktor, jetz (maintenant), nouz allont poufoir fou elitminer.

Mathilde a sursauté.

Arr, s’est repris Her Zahnbrecher, je veux tire, fou elitminer zet abcés, ya ? Folge mir (suivez-moi).

Alex a poussé un gros soupir et pris la suite du docteur. En passant il nous a fait un clin d’œil de sa joue encore valide (ben ouai, pour faire un clin d’œil on se sert de la joue, c’est comme ça)

Maintenant, c’est à vous de jouer.

***

Mathilde et moi avions pris résidence dans la salle d’attente. L’endroit était frugalement décoré d’une plante, dont les fleurs jaunes en forme de petit croisant, rappelaient ce fruit exotique à la peau épaisse et la chair tendre et sucrée qu’on déguste crue ou cuit et… Bon, ok j’ai oublié comment ça s’appelle (vous pourriez m’aider là !).

C’est un bananier ! a remarqué Mathilde (Ah ben voilà, elle a été plus rapide que vous), qu’est-ce qu’on fait avec un bananier dans une salle d’attente ?

Ben, on attend que poussent les bananes je suppose. C’est peut-être une méthode allemande pour faire passer le temps.

Une espèce d’horloge à banane tu veux dire ?

Ouai, là par exemple, il doit être banane moins dix.

En tous cas y’en a un qui doit pas être en train de se fendre la banane en ce moment.

La poire, on dit : se fendre la poire.

Et un cri aigu à fendre l’âme d’une poire a retenti derrière la porte de la salle d’opération. Et le présent a englouti tous les autres temps.

***

Mathilde se lève précipitamment comme si la chaise lui avait mordue les fesses.

Le cri c’est le signal ? C’est ça non ?

Sa respiration est saccadée.

Euh, je sais pas trop si c’était Alex qui …

Puis un second cri crisse à nos oreilles.

Là, c’est lui ! Faut y aller !

J’ai l’impression que son injonction m’injecte de l’adrénaline dans les veines.

On se précipite au ralenti dans le couloir. Mathilde se colle comme un magnet à la porte de la salle d’examen, je m’approche furtivement de la porte de la salle radio. Le petit panneau essaye de m’intimider en hurlant un « danger » à mes yeux. Ma main n’en tient pas compte et tord le cou à la poignée. La porte s’avoue vaincue et pivote avec déférence avant de me laisser pénétrer dans l’antre radioactif (enfin, je suppose car je n’ai pas mon compteur Geiger pour vérifier).

Je m’approche de l’endroit où Alex se tenait et je sors la boîte de ma poche. Je cherche un endroit où la poser, et après une seconde d’exploration infructueuse, je murmure aussi fort que je peux (je viendrais pas de faire deuxième un oxymore ? Je vous laisse trouver le premier, là j’ai pas le temps)

Mathilde, y’a pas d’endroit où poser la boîte, viens faire l’étagère vite !

Elle se décolle comme un vieux sparadrap mouillé (elle est déjà en sueur) et marche à reculons vers moi tout en continuant à surveiller la porte.

Un bruit de perceuse et un nouveau cri viennent faire trembler nos tympans.

Mathilde dégluti :

Ça fait un gros bruit pour une petite fraise non ?

Je préfère ne pas y penser :

Vite, mets-toi dans le coin, sous la plateforme.

Je lui tends la boîte.

Mets-la au niveau de ta bouche.

Je me faufile derrière l’écran de contrôle, je pose ma main sur le joystick.

Euh, t’es sûre que tu vas savoir manipuler cet engin, c’est pas un presse purée je te rappelle !

Je tente de la rassurer :

T’inquiète, je m’arrête avant que tu ressembles à du hachis parmentier.

J’en ai l’eau à la bouche, je tremble un peu, mais moins que Her Doktor, j’appuie sur la petite manette.

Victoire, la plateforme descend. Je lâche le joystick avant de scalper Mathilde. Je respire et j’essaye de me rappeler si je n’ai rien oublié, ah si :

La betite oizeau vat zortir ! et j’appuie sur le bouton.

La plateforme commence à tourner, c’est trop facile !

STOOOOP !!!

Sans réfléchir j’écrase le bouton noir.

Ça passe pas, tu vas me raboter les bras là !

Les coudes de Mathilde dépassent.

Mets la boîte dans ta bouche et tes bras le long du corps.

Quoi ?

La boîte !

Mathilde soupire, place la boîte entre ses mâchoires et la mord.

Ai bon a ? (Traduction simultanée : j’ai bon là ?)

Parfait !

Je vais appuyer sur le bouton quand du coin de l’oreille je perçois un bruit venant de la porte de la salle d’opération. Je tourne la tête et vois pivoter la poignée au ralenti, dans un souffle je dis à Mathilde :

Surtout, ne bouge pas !

Je bondis à travers la porte que je ferme sans même m’arrêter, me jette dans la salle d’attente et plonge sur une chaise juste au moment où le Her Zahnbrecher sort de la salle d’opération !

Il vient vers moi, s’arrête, tend un bras ganté. Je vois défiler ma vie :

La maternité, mon 1er rot, la douce chaleur de mon 1er pipi, ma 1er…

Banane, ya !

Et le Dokor arrache une petite banane du bananier qui est juste à côté de moi. Il la regarde comme s’il voyait une banane pour la première fois, puis il me regarde, j’ai l’impression qu’il cherche les sept différences. Mon cœur s’emballe et demande de l’aide à ma langue :

Euh … Sehr gut banana ? (Très bonnes les bananes ?)

Il fait une grimace et hausse les épaules.

Für eine singe, ya ! et il claque les talons, retourne dans la salle d’opération et claque la porte.

Ouf ! Je m’affaisse dans ma chaise, il n’a pas noté l’absence de « Krant Maman ».

Mathilde ! Je l’avais complètement oubliée, je m’éjecte de mon siège et me parachute sur la porte de la salle radio.

Ai a o o ! (Je décode : c’est pas trop tôt ?)

Mathilde dégouline, la mâchoire crispée sur la boîte

Ouge oi un eu (bouge-toi un peu ? j’ai l’impression qu’elle parle le Tom Cruise, elle pourrait articuler quand même).

Ok, j’appuie de nouveau sur le bouton. La plateforme pivote et son visage squelettique apparaît enfin sur l’écran !

C’est quoi ce bazar ?

Hein oi ? bafouille Mathilde.

Tu peux enlever ton dentier, je comprends rien à ce que tu dis !

Elle recrache la boîte et me rejoint.

Eh, mais finalement c’est pas aussi vide que ça ! Faudra que je montre la photo à mes parents.

Mathilde, c’est pas le contenu de ton crâne qu’on voit, c’est le contenu de la boîte.

Ah, je me disais aussi, ça avait l’air trop bien rangé.

Un bruit de tractopelle en provenance de l’autre salle, nous ramène à notre mission. Alex doit avoir la bouche en chantier.

Surveille la porte pendant que je récupère l’image !

Je la regarde s’éloigner et ventouser son oreille sur la porte (sploc !).

Bon, il est temps de revenir à mes moutons, je me tourne vers l’écran, et me retrouve nez à nez ( ?), avec une saucisse !

Non mais ? Les parties intimes et mystérieuses de Mathilde et de la boîte ont disparue ! A la place, une dizaine de saucisses parcourt l’écran comme autant de petits nuages roses (des saucissonimbus peut-être ?).

***

Mes tempes battent au rythme de mon cœur, qu’est-ce que je suis sensée faire ? Je n’ai pas le temps de me gratter le sourcil gauche pour m’allumer le cerveau qu’un couinement résonne depuis la porte d’en face. Mathilde se décolle la ventouse (colps !), et s’écarte de la porte. Plus un son, plus rien ne bouge, puis un bruit de centrifugeuse suinte à travers les murs. Et la voix du Dr Zahnbrecher trompette à nos trompes d’Eustache :

Ne fou zinquitez pas herr Alex, z’est sans tanger !

Et un cri arrache une feuille à nos cœurs d’artichauts. Mathilde murmure inquiète :

Qu’est-ce qu’il fait là-dedans, il passe Alex au mixeur ?

Une image de zombi à paille refait surface du premier volume de mes chroniques (que je vous conseille si vous ne l’avez pas lu). Je repasse en vue réelle juste à temps pour la voir entrouvrir la porte. Je souffle dans sa direction :

Mais qu’est-ce que tu fous ? (Veuillez pardonner cet écart de langage qui ne reflète en rien la bonne éducation que mère et que père m’ont donnée).

Pas de réponse, son cerveau sonne occupé, je laisse un message sur son répondeur :

Euh, Mathilde, tu pourrais refermer la porte avant qu’on se fasse repérer et rappliquer par ici, parce que j’ai un problème là, tout de suite. Et je termine par un : rappelle moi dès que tu as ce message.

Cinq secondes plus tard, le message à l’air d’avoir atteint la masse spongieuse qui flotte dans sa cavité cérébrale, elle pousse délicatement la porte, se retourne vers moi et s’avance tel un spectre qui aurait vu un fantôme dans ma direction. Son visage reflète l’hébétude et sa bouche est agitée de petits mouvements verticaux. Une fois à ma hauteur je lui murmure :

Mathilde ? Ça va ? Qu’est-ce que tu as vu là-dedans ?

Ses yeux et sa langue semblent se remettre correctement dans leurs orbites, elle me regarde et me dit :

Son assistant, j’ai vu son assistant !

Eh ben, c’est plutôt une bonne nouvelle qu’il ait un assistant non ? Tu pourrais m’aider maintenant ?

Apparemment elle a retrouvé la parole mais pas l’ouïe.

C’est lui qui mange les bananes …

Oui, Ok mais là, moi, j’ai un problème de saucisses.

J’ai l’impression de parler dans un violon.

…et les cacahuètes !

Je sens qu’on va avoir du mal à se comprendre.

Tu comprends toujours pas ? (C’est bien ce que je dis), son assistant, c’est un singe ! UN SINGE !! et elle se met à se gratter sous les bras en poussant des petits cris.

***

J’hésite à aller cueillir une banane dans la salle d’attente pour la calmer, lorsque soudain, un silence assourdissant interrompt la séance d’épouillage qu’elle commençait à me prodiguer.

Tu entends ?

Je lui réponds inquiète :

Non ! Parce que toi tu entends quelque chose ?

Justement, plus un bruit, c’est curieux non ?

Et puis la voix du Doktor traverse le mur pour venir faire tinter son accent teuton à nos oreilles :

Ya, nouz avont derminé herr Alex. Herr Alex ? fou m’entendre ? Arrr, Sigmund, enléfe ces bananes de sez oreilleux, un patiente ce n’est paz un jouéte !

On se regarde et on s’exclame en chœur comme deux sœurs jumelles : « Il a fini ! ». Et c’est la panique dans notre petite boutique. Un cri de désespoir s’échappe de ma gorge ;

Retiens, le docteur et son… assistant… ou quoi que ce soit ! Je vais essayer de me débrouiller avec mes saucisses !

Mathilde me regarde, regarde les saucisses volantes, et la lumière jaillit de son cerveau comme le ketchup de sa bouteille

C’est un économiseur d’écran ! et elle se précipite vers sa porte tout en claquant la mienne.

Je me retrouve prisonnière comme euh…, une saucisse dans son hot dog ? Ma respiration s’accélère, j’ai chaud et pourtant je frissonne. Comment m’échapper de ce piège ? Pas de sortie de secours, pas de fenêtre, plus d’espoir ! J’essaye de me calmer et de reprendre les choses dans l’ordre.

Qu’est-ce qu’elle a dit déjà ? Un économiseur d’écran ? Je me tapote le front, mais oui ! Je suis vraiment trop bête ! Je tapote l’écran. Bingo, il est tactile. Les saucisses disparaissent au profit du profil de Mathilde.

Depuis le couloir j’entends la voix de Her ZahnBrecher.

Sehr gut meine Krant Maman, fotre petite fils vat bient, zon abzés est zoigné, ya ! Und ne fou zinquité pas zi ses oreilleux zent la banane ! et il s’esclaffe à nouveau. Aber ? Ou es fotre charmante fille ?

Une seconde d’au moins plusieurs secondes s’écoulent, j’ai l’impression d’entendre les méninges de Mathilde tourner à plein régime.

Euh, c’est-à-dire …

Ça commence à sentir les neurones grillés jusqu’ici lorsque :

Les toilettes ! Où sont les toilettes ! Je dois me … repoudrer le nez.

Arr, les franseusich, fou afez de trole de manière de barlér de la petite komizion. Das ist bar ici.

Un claquement de talons et je les entends s’éloigner. Génial ! Mathilde m’a offert un peu de répit. Vite, je sors le vieux téléphone que Jérémie m’a donné en guise d’appareil photo et je mitraille l’écran comme un paparazzi. J’ai tout ce qu’il me faut, plus qu’à quitter les lieux discrètement. J’approche à pas de loup de la porte et tends des oreilles de Lynx pour voir si la voix est libre (j’ai dix sur dix à chaque oreille, mais pas de poils aux pattes je précise). Aucun bruit à l’horizon, je décide d’ouvrir la porte et me retrouver nez à … pas de nez (?), avec un singe !

***

Je pousse un cri en Do, il m’imite et pousse un cri en Ut. Il est perché sur le comptoir juste à côté du bol. Il est vêtu d’une petite blouse blanche et ses mains sont gantées de blanc ; et ses pieds aussi !

Du fond du couloir j’entends Her Doktor qui parle à Mathilde qui doit être enfermée dans les toilettes.

Toute vat bient meine Frauleine ? Z’était la grosse komizion nein ? et il repart d’un rire tonitruant !

J’entends un bruit de chasse d’eau, le numéro de Mathilde va prendre fin et je suis tétanisée devant la porte ouverte de la salle radio. Je fais mine de la fermer mais le singe me montre ses dents, parfaitement blanches, parfaitement alignées, et parfaitement aiguisées (il ressemble vaguement à Tom Cruise) ! Soudain, une effluve d’arachide se rappelle à mes narines. Je plonge la main au fin fond de ma poche et en ressors les deux cacahuètes que j’avais « empruntées ». Je n’ai pas le temps d’ouvrir ma main qu’elles sont déjà passées dans les pieds de Sigmund. Il ne fait plus attention à moi, mon ego en prend un coup, je vaux moins à ses yeux que deux cacahuètes.

Je ferme la porte de la salle radio et me faufile collée au mur jusqu’à la salle d’attente. Pas le temps de reprendre ma respiration que déjà Mathilde et de retour avec un Her Doktor hilare :

Et Foila ! Grosseux Komission akomplite !

Je fais un clin d’œil bancale à Mathilde :

Ya ! Mission accomplie ! On peut rentrer à la base…

Eh ! Mais on n’aurait pas oublié quelque chose ?

***

Alex ! Euh … Alex, c’est bien toi ?

En le voyant sortir de la salle d’opération, chancelant comme la flamme d’un cierge (1m78 à peu près quand même !), on pourrait en douter.

Her ZahnBrecher s’approche de lui :

Ya ! Ceute krant kaillarde aite en plein forme, ich bin zertain qu’il n’a plut de touleur, et il lui donne une grande claque dans l’omoplate, sauf dant le dos bient zur, et il se met à rire bruyamment.

Sigmund se met à rire également tout en se tapant les fesses sur le comptoir et en applaudissant avec sa deuxième paire de mains (ou de pieds, ça dépend comment on se place).

La petite partie logique, que j’ai dû hériter de mon père, se met à clignoter dans ma tête, signalant que la dose admissible de « n’importe quoi » (« n’importe nawak » en langage périphérique) est en train d’être atteinte, et qu’une exposition plus longue à la folie ambiante pourrait entraîner des séquelles irrémédiables.

Mathilde regarde Alex qui regarde Mathilde qui regarde Sigmund. J’ai l’impression qu’il y a eu du court-jus dans leur boîte à fusible. Je profite des quelques bribes de facultés mentales qu’il me reste pour les interpeller :

Bien, Euh … Maman ? Alex ? On y va maintenant !

Et je montre l’exemple en me tournant vers la porte d’entrée. Je commence à avancer prudemment.

Soudain je sens une main se poser sur mon épaule. Je tourne la tête, j’aperçois un gant blanc. Je fais rapidement le compte des personnes de mon entourage immédiat qui portent des gants blancs. Je n’en connais que deux, et l’une d’elle seulement descend du singe. Je n’ose plus bouger jusqu’à ce que la voix « rassurante » de Her Dokor me glisse dans l’oreille :

Et n’hessiter pas à lui mettre de la glace en kas de touleur, ya ?

Il me tient toujours l’épaule, apparemment il attend une réponse :

Sur la joue ? (bon, je n’ai qu’une question en stock)

Nein, danz une ferre de schnaps bien zur, il faute le boire « cul sec », effet andi-touleur karantie ! il me lâche et repart d’un rire hystérique, accompagné de Sigmund.

Euh…Danke shoen Her doktor.

Je prends Mathilde et Alex par la main et les entraine rapidement vers la sortie sans plus me retourner de peur de voir Le Dokor Zahbrechher et Sigmund se taper les fesses par terre.

***

Je venais de claquer la porte et, un peu comme si j’avais claqué des doigts à la fin d’une transe hypnotique, Mathilde est sortie de son état végétatif et m’a demandé, tout en reprenant sa respiration :

Ça s’est vraiment passé ?

Je l’ai regardé un peu hébétée :

Je sais pas, un jour, il faudra que j’écrive tout ça et que je le relise pour me rendre vraiment compte.

On s’est tournée vers Alex, il n’avait toujours pas dit un mot depuis qu’on s’était « échappé ». Mathilde l’a interrogé doucement :

Alex, ça va ? On est sorti, tout va bien maintenant.

Il a bafouillé d’une voix remplie d’effroi :

Le singe… Sigmund… le singe…

J’essayai de le calmer :

Oui, on sait Alex, finalement le Dr Zahnbrecher a trouvé un assistant, c’est juste que… c’est un singe. Bon ok, il t’a mis une banane dans l’oreille, mais …

Mais non, c’est pas ça, c’est le Dr Zahnbrecher…

Quoi ? a dit Mathilde d’une voix la plus apaisée possible, c’est le Docteur qui t’a mis une banane dans l’oreille ?

MAIS NON ! s’est énervé Alex, vous comprenez rien, le Dr Zahnbrecher, c’était LUI, l’assistant !

Euh ! je crois que là, on allait tous avoir besoin d’un grand verre de schnaps, avec de la glace !

Chapitre 7 – L’équipe

La porte s’est finalement ouverte et, tout en sourire contenu et joie de vivre profondément enterrée, est apparue :

Oh, salut Lou, comment ça va la vie ?

Elle s’est contentée de nous dévisager avec son regard rayon X et a fini par crier d’une voix XXL :

Jérém’, Lola est là !

Et Mathilde est ici ! a complété Mathilde.

Et vive la poésie ! ai-je rajouté.

A la tête qu’a fait Lou, je crois que cette fois-ci (bon, certaines autres fois aussi) on aurait mieux fait de se taire.

Elle s’est retournée, de dos, elle paraissait plus heureuse de nous voir que de face, et elle est partie en direction du fond du couloir de l’entrée. Faute d’invitation à rester sur le palier, nous l’avons suivie.

J’avoue, j’adore découvrir où habitent les gens. A chaque fois c’est un peu comme si j’explorais de nouveaux territoires et que je rencontrais de nouvelles peuplades. Je suivais notre guide en terre inconnue, curieuse de tout ce que je voyais, et regrettant de n’avoir pas d’appareil photo. Nous avons franchi le point d’eau de la cuisine, puis avons laissé derrière nous la vaste plaine du salon sans rencontrer âme qui vive, puis nous avons bifurqué sur un sentier montant en lacets vers les sommets. Enfin bref, on s’est retrouvée au premier étage.

Encore un couloir. Sur la droite, une porte ornée du yin et sur la gauche, une autre ornée du yang.

Tu paries sur laquelle pour celle de Jérémie ? m’a glissé Mathilde dans l’oreille.

En toute logique, le Yang, je crois que c’est le symbole du masculin.

Woua ! Quelle immense culture, et d’où tu sais ça ?

J’allais répondre que mon « immense culture » venait de la porte des toilettes d’un restaurant chinois, lorsque Lou s’est retournée.

Bon vous discutez idéogrammes ou on avance ?

J’ai montré la porte Yang :

Ben ? On n’est pas arrivée là ?

Non, ni là, ni ici, a répondu Lou avec un sourire malin accroché au-dessus du menton, c’est tout au fond !

Et tout au fond, il y avait comme dans toutes les habitations de l’univers connu :

Ça serait pas les toilettes ? a demandé Mathilde.

Si vous avez une envie pressante, c’est le moment ! a ironisé Lou, et elle a ouvert la porte, et elle est montée sur la cuvette !

On aurait dit un tableau de Magritte ou de Salvador Dali, surréaliste si vous préférez (là, j’ai frappé un grand coup niveau culture) : Lou, perchée sur sa cuvette, et probablement aussi un peu dans sa tête, la main accrochée à ce qui semblait être une chasse d’eau pendue au plafond.

Les yeux de Mathilde se sont ouverts comme des popcorns :

Non mais, qu’est-ce qu’elle est en train de faire ? Elle nous rejoue une scène de Harry Potter ? (Ok y’a que les fans d’Harry Potter comme Mathilde qui peuvent comprendre, j’y peux rien si c’est ma meilleure amie !)

J’étais trop choquée pour répondre.

On se pousse, a ordonné Lou, et elle a tiré la chasse !

Et contre toute attente, elle n’a pas disparu, comme une vulgaire « vous savez quoi », dans la cuvette.

Mais un escalier escamotable s’est déplié depuis le plafond, pivotant jusqu’au sol et manquant de nous écraser les pieds.

C’est là-haut qu’ça s’passe les filles, vous avez pas l’vertige j’espère ? Elle était hilare.

Là-haut, au-delà de la dernière marche de cet escalier surprise, il y avait une ouverture dans le plafond, et à travers cette ouverture, j’ai entendu la voix de Jérémie. Alors, portées par cette promesse d’une rencontre amicale, nous avons entamé notre ascension, pour déboucher sous les combles de la maison… dans une annexe du club d’informatique !

Mise à part le calendrier Geek et le shampoing anti-poux, il ne manquait rien : écrans, ordinateurs, bric-à-brac électronique, Alex, Jérémie, tout était là.

Et voilà, on est tous là ! s’est exclamée Lou.

Ah oui tiens, j’avais oublié Lou, elle était toujours là elle aussi.

***

Nous étions sous le toit en pente, assis en tailleur et en cercle autour d’un tapis sur lequel était dessiné un smiley souriant.

Mon portrait tout craché, s’est amusé Lou.

Je la regardais étonnée, si elle était capable de se moquer d’elle-même, tout n’était pas perdu finalement.

Il y avait à ma gauche Jérémie, Lou évidemment, Alex, et Mathilde qui regardait l’épaule d’Alex à la recherche d’un nez d’une bouche et d’yeux, qui étaient en fait 20 centimètres plus haut (à ma droite, si vous tenez vraiment à le savoir, les mêmes personnes en partant de la fin).

Je sentais que tout ce petit monde attendait que j’explique la raison de notre présence, alors j’ai sorti la boîte et je l’ai posée au centre du tapis. Jérémie, Lou et Alex se sont penchés pour l’observer. J’en profitais pour essayer de trouver le meilleur moyen de raconter ce que nous savions, mais sans passer pour des maboules.

C’est la boîte que l’homme en noir cherchait, a commenté Mathilde, me prenant de vitesse.

Alex a levé la tête, ma bouche s’est ouverte.

… Au-dessus, c’est un œil, qui s’ouvre les soirs de pleine Lune.

Jérémie s’est redressé pour la regarder, intrigué, je l’ai regardé, affolée.

…. et on aimerait bien savoir ce qu’elle contient, avant que la nounou vampire de Lola cherche à la récupérer.

Et j’ai vu les yeux de Lou pétillaient en même temps que sa bouche découvrait un sourire carnassier (bon j’exagère, c’était peut-être seulement un sourire herbivore). Machinalement, j’ai croisé mes doigts sur la tête, j’ai fermé la bouche et j’ai plongé au fond d’une piscine vide. Bong !

***

Cette fois-ci, tous les regards se sont tournés vers moi. J’ai senti mes joues s’embraser et, même si j’aurais préféré prendre mes jambes à mon cou, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit :

Hum, et bien disons que Mathilde, a bien résumé les choses.

Jérémie a rosi, ça m’a tellement surpris qu’une partie de mes craintes s’est envolée, il semblait partager ma gêne en plus de ma couleur de jou.

Bien, a dit Alex en faisant une drôle de grimace, on va prendre les choses dans l’ordre. D’abord la boîte, ensuite on verra pour cette histoire de… vampire ?

Oui ! Oui ! c’est ça, on verra, à pouffer Lou.

Il a saisi la boîte, qui dans sa main paraissait soudain avoir rétréci.

Aucun système d’ouverture apparent, puis il a bizarrement porté son autre main à sa joue avant de marmonner : qu’est-ce que tu en pense Jérém’ ?

Mais c’est Lou qui a répondu la première.

S’il n’y a pas de système d’ouverture, c’est que peut-être on ne peut pas l’ouvrir, et si on ne peut pas l’ouvrir, c’est que peut-être il n’y a rien à l’intérieur, elle m’a alors regardée, pas de système mystérieux, ni d’œil escamotable, et elle m’a fait un clin d’œil.

Objection, a dit Mathilde, avant que je ne plaide ma cause, tu insinues que Lola a eu une hallucination, sans preuve ? Moi, je n’ai jamais eu aucun doute sur ce qu’elle a vu, si elle dit que l’œil s’est ouvert alors je n’ai aucune raison de ne pas la croire.

Bon, Mathilde avait un peu réécrit l’histoire, mais sa confiance me re-donnait confiance.

D’ailleurs, a-t-elle ajouté, si elle m’avait dit que la boîte s’était mise à parler, je l’aurais crue aussi.

J’ai soupiré, mon avocate venait de faire voler ma défense en éclat. Heureusement, Jérémie est sorti de sa réserve pour venir à mon secours :

Ok, supposons que Lola ait raison, Lou a haussé les épaules, si on arrive à reproduire les mêmes conditions, on devrait aboutir au même résultat.

Alex, que j’avais connu plus loquace, a enchainé :

Bonne idée, y’a plus qu’à invoquer la Lune.

Lou a levé les yeux au plafond, Alex s’est déplié autant que la hauteur des combles le lui permettait, suivi de Jérémie. Puis Lou les a rejoints en position verticale, tout en poussant un soupir désabusé.

Quoi ? m’a soufflé Mathilde, ils vont faire une danse chamanique autour du tapis ?

Jérémie s’est approché d’une table sous un des pans du toit.

J’ai le nanoprojecteur !

Le nano quoi ? a murmuré Mathilde.

Ok ! a répondu Alex qui était allé s’assoir devant un ordinateur, j’ai lancé l’appli.

Lou a extrait un câble d’une caisse remplie de bric-à-brac, a branché un bout sur l’ordinateur et l’autre sur le « nanoprojecteur »

Tu sais ce qu’ils fabriquent ?

Euh, pas vraiment, mais je pense pas que ce soit du chamanisme ça !

C’est bon, a dit Jérémie, tu peux envoyer la lune.

Lou a rabattu le volet, j’ai entendu un clic du côté d’Alex, et le plafond a disparu pour faire place… à la voûte céleste.

Wouah ! Finalement, c’était vraiment un club de sorciers.

***

J’adore aller au planétarium, c’est le seul endroit où on peut dormir à la belle étoile, tout en étant confortablement installé dans des sièges moelleux (mon père me dirait que ça fait chère la sieste, mais on est jamais aussi près des étoiles que lorsqu’on dort, non ?), et là, c’était encore mieux qu’au planétarium.

Jérémie est venu se rasseoir à côté de moi, sous le ciel scintillant. Je remarquais que ces yeux scintillaient aussi, était-ce les étoiles ou était-ce moi qui les faisait briller ? Euh, j’y réfléchirais plus tard. Donc, l’obscurité invitant au silence, il a expliqué à voix basse :

Le nanoprojecteur, c’est en fait un vidéoprojecteur comme ceux qu’on a au collège, mais miniature.

Ah… a murmuré Mathilde, c’est un vidéoprojecteur pour nain en somme.

Depuis son siège, j’ai vu Alex sourire puis grimacer. Jérémie a continué :

Alex a lancé une application de simulation de voute céleste, on peut choisir le lieu, la date et l’heure du ciel qu’on veut observer et…

Et voilà, tout le monde a compris, on peut avancer au jour de la pleine Lune, a conclu Lou qui commençait à s’impatienter (en fait je crois qu’elle a dû commencer à s’impatienter le jour de sa naissance, ou même de sa conception).

Le ciel s’est animé sous nos yeux, et des poussières d’étoiles se sont mises en mouvement comme agitées par un invisible balai cosmique (oui, le balai avec lequel on balaye, pas celui où l’on danse, sauf pour les grands solitaires). Et puis la Lune a fait son entré, nimbant nos visages d’enfants du blanc velours de sa lumière. Pendant un instant, le temps a paru se suspendre à son croissant et, comme si le soleil mordait à pleines dents la nuit, la Lune a grossi jusqu’à devenir ronde (J’ai envie de pleurer, pas vous ?).

Alex est venu reformer le cercle. Nos regards étaient tout entier portés vers le ciel, du coin de l’œil, je crois que j’ai vu Lou sourire.

Soudain, une étoile filante a balafré le ciel de part en part, j’ai senti le duvet de mon bras se dresser comme électrisé par la magie de ce moment et… un cri de chien de prairie a retenti dans l’obscurité.

Mathilde s’est tournée vers moi un peu inquiète :

Lola, c’était quoi ce cri ? ça va ?

J’aurais pu lui répondre que « le chien de prairie est un adorable mammifère d’Amérique du Nord, qui en cas de danger, ou pour trouver une âme sœur pousse un petit cri délicat », et que je venais de l’imiter à la perfection mais, n’ayant pas d’encyclopédie sous la main je me suis contentée d’un :

Euh, j’ai reçu comme une décharge là.

Tout en me frottant le bras, je me suis rendu compte que Jérémie faisait de même. Lou nous a regardé en soupirant :

Mais oui ça va, c’est l’électricité statique, vous vous êtes un peu trop frotté l’un à l’autre, et surtout n’allez pas croire que c’est un coup d’foudre !

En moins d’une demi-seconde, et même si c’est la lune qui luisait au-dessus de nous, je crois que j’ai attrapé un coup de soleil, et que Jérémie aussi.

***

Bien ! a dit fort opportunément Alex, et si on s’occupait de la boîte mystérieuse.

On s’est de nouveau penché sur la boîte. La lune était maintenant à l’aplomb du tapis, je sentais Mathilde fébrile sur ma gauche, je voyais Lou jubiler en face de moi et intérieurement, je suppliais l’œil de s’ouvrir avant qu’elle n’ouvre la bouche.

Et au bout de deux secondes qui me parurent deux éternités, Lou s’est subitement levée… et sa bouche s’est ouverte :

Bon, j’ai l’impression que cette boîte a l’œil aussi vif que celui d’un poisson pané, ça serait pas l’heure de bouger de là ?

J’ai cru voir un poisson mort, enterré sous une épaisse couche de miette de pain, me faire un clin d’œil vitreux. Je suis restée muette comme si ma langue aussi était panée. Mais, un peu comme à chaque fois, Jérémie (mon beau sauveur ?) est venu tempérer les propos de sa sœur :

Peut-être que la boîte à d’autres capteurs ?

C’est possible, a enchaîné Alex, Lola, essaye de te rappeler précisément ce que tu as fait hier soir, puis il a fini sa phrase comme si sa mâchoire s’était coincée, avant que l’œil ne s’ouvre.

J’ai commencé à me gratter le sourcil gauche (je me demande s’il ne cacherait pas un bouton de mise en route de mon cerveau) et machinalement j’ai saisi la boîte avec mes deux mains, et un petit cri de chien de prairie a retenti sous le ciel étoilé, et Lou a repris lentement, et un peu gênée, sa place dans notre cercle, sous le regard scrutateur de la boîte.

***

Plus personne n’osait bouger. L’œil pivotait par petits mouvements saccadés à droite, puis à gauche. Il s’arrêtait quelques secondes, semblait dévisager la personne qui lui faisait face, et passait à la suivante dans un étrange ballet euh… carcéral ?

J’ai l’impression d’être observée à travers l’œilleton d’une porte de prison, a murmuré Mathilde. (Voilà, c’est exactement ce que je voulais dire par « ballet carcéral », merci).

J’étais toujours les mains rivées à la boîte, que je tenais maintenant à bout de bras, comme si c’était un bébé dont la couche était pleine.

Je crois que je vais la reposer maintenant.

Oui, a dit Alex, repose la… doucement.

Je l’ai déposée délicatement sur le tapis, j’ai desserré délicatement mon emprise, et je suis retournée précipitamment me coller à Mathilde et Jérémie.

Alors, la boîte a fait entendre un bruit métallique et l’œil s’est refermé.

Wouah !!

Cette fois-ci, Lou n’avait pas imité un chien de prairie, mais un chien tout court, d’ailleurs, elle en avait les yeux humides (à défaut d’en avoir la langue pendante !).

Eh Bien, a dit Mathilde avec un léger vibrato dans la voix, voilà qui innocente ma cliente de tous les chefs d’accusation non ?

Jérémie a bafouillé :

Tu… tu peux tout nous raconter maintenant ?

Je me sentais soudain plus légère, j’ai levé la main gauche et j’ai dit d’un ton solennel :

Je jure sur la boîte, de dire toute la vérité, rien que la vérité !

Amen ! a conclu Mathilde en levant les bras au plafond.

Lou s’est tapée le front, tout en souriant,

Alors, assise près du tapis, sous les regards bienveillants de désormais toutes les personnes de notre assemblé, je me suis mise à raconter les événements qui avaient précédés.

Alex était captivé, Mathilde était par instant haletante, plusieurs fois j’ai aperçu les yeux de Lou pétiller dans le clair-obscur et j’ai senti le bras de Jérémie frémir contre le mien. J’aurais voulu que cette nuit ne prenne jamais fin, même si en réalité, elle n’avait même pas encore commencé.

La lune avait déjà parcouru la moitié de l’espace lorsque je finissais mon récit. Alors, Alex s’est à demi levé, pour ne pas se fracturer à moitié le crâne sur le ciel, s’est installé devant l’ordinateur, et comme à la fin d’un film on rallume la lumière, il a éteint la nuit et ouvert le volet. A contrecœur nous avons accueilli les rayons du soleil qui se déversaient depuis la fenêtre de toit.

Bon, a dit Lou sur un air de défi, alors, c’est quoi le plan ?

***

Notre plan, a dit Mathilde, même si c’était un peu (voir carrément) le sien, c’est de se servir de la boîte comme d’un appât.

Quoi ? l’a questionné Alex, tu veux aller à la pêche aux vampires ?

Mathilde exultait :

Oui ! Et c’est la nounou de Lola qu’on va attraper dans notre filet.

Euh, c’est Sveta son nom, parce que « nounou » ça fait un peu… puéril non ? Et puis, pour l’instant c’est juste une intuition, si ça se trouve …

Mais non, tout concorde, m’a interrompue Mathilde, qui décidément se montrait maintenant encore plus convaincue que moi, et ne me dites pas que tout ça, c’est juste le hasard ? (Appel aux crabes qui lisent mes chroniques, pincez-moi je rêve !)

Arrivé à ce moment de l’histoires, vous devez sans doute vous demander comment cinq pré-ados pas trop idiots (c’est une moyenne) peuvent croire à de telles fadaises. Eh bien sachez, très cher, que ces « fadaises » comme vous dites, constituent le sel de la vie, le sucre de l’existence, le nigari de notre jeunesse (le nigari, c’est un sel Japonais, au moins y en a pour tous les goûts), et que nos yeux, plus tout à fait d’enfant, mais pas encore d’adolescent, savent encore voir le merveilleux, là où l’adulte ne verra qu’élucubrations boutonneuses ! (Ouai, quelques fois mon stylo plume à tendance à voler de ses propres ailes).

Tout ça pour dire, que même Lou avait l’air enthousiaste à l’idée de partir à la chasse aux vampires et que, par un effet de balancier un peu mystérieux, c’était moi qui commençait à avoir des doutes. Mais apparemment, il était trop tard, j’avais montré la boîte de Pandore (cherchez dans vos placards, je suis sûre que vous avez au moins un bouquin rempli de mythes), et tout le monde voulait maintenant savoir ce qu’elle contenait.

Jérémie a réfléchi à voix haute :

Le truc, ça serait de pouvoir l’ouvrir sans abîmer le mécanisme qu’elle contient.

Ouai, faudrait la supervision de super slip rouge, a dit Mathilde.

Lou l’a regardé, puis elle s’est tournée vers son Yang (égal son Rodolphe, égal son frère) :

Tu penses à ce que je pense ?

Mince elle nous faisait un numéro de transmission de pensée ou quoi ? Puis les deux, dans un parfait mouvement synchronisé, se sont tournés vers Alex.

Tu dois pas retourner chez le dentiste par hasard Alex ? a demandé Lou en toute innocence.

***

Une petite lumière s’est allumée dans le fond de mon cerveau, juste à l’endroit où je stocke les souvenirs inutiles pour plus tard, au cas où. Je re-voyais toutes les drôles de mimiques que j’avais surprises sur le visage d’Alex et le diagnostic me sautait à présent aux yeux : il avait un abcès dentaire !

Oui, a dit Alex, j’ai un abcès dentaire (qu’est-ce que j’avais dit ? Ok vous m’avez démasquée, j’ai lu cette phrase avant d’écrire la précédente) et je dois retourner me le faire soigner, mais pas question que j’aille chez ce fou furieux !

Le fou furieux en question, c’était « Doktor Zahnbrecher » (ne le cherchez pas sur Doctolib, j’ai changé son prénom). Alex nous a expliqué :

Il aurait dû prendre sa retraite il y a au moins 50 ans, en plus il voit mal, il a la tremblote et il travaille sans assistant, pas question que j’aille me refaire torturer les gencives chez cet énergumène.

Lou m’a fait un clin d’œil :

C’est pour ça qu’il est parfait, et il a beau être vieux, son matériel est de la dernière génération.

Je comprends pas trop, a demandé Mathilde, m’évitant ainsi de passer pour la fille qui ne comprend rien.

Jérémie a détaillé :

Le plan, c’est d’utiliser l’appareil de radiographie dentaire de « Doktor Zahnbrecher » pour avoir la vision de « super slip rouge », et d’utiliser les gencives d’Alex pour faire diversion.

C’est non ! a crié Alex, et il s’est levé un peu trop rapidement de son siège, avant de se rassoir encore plus vite, avec une bosse sur la tête !

T’inquiète pas, m’a dit Jérémie, pendant qu’Alex comptait les étoiles du planétarium qui venait de s’allumer sous son crâne, il a la tête dure…

…mais le cœur tout mou, a complété Lou, on peut compter sur lui.

Finalement, Mathilde avait raison, à la fin de cet après-midi-là, on avait une équipe, et on avait un plan.

Chapitre 6 – Duo sur canapé

Ding Dong ! Même si la sonnette avait sonné dans le bon sens, j’étais légèrement tendue comme une ficelle anglaise (je vous laisse chercher la traduction). L’idée qu’il puisse penser que j’étais cinglée n’était pas pour me réconforter, et même si Mathilde était là pour témoigner de ma santé mentale (ou de notre folie commune), j’appréhendais de voir la porte s’ouvrir.

Pour ne pas laisser prise à l’anxiété que je sentais poindre, je repensais à ce qui avait suivi notre visite chez Mammy. (Ouf ! Tout ça pour dire qu. e je vais utiliser pour la première fois sous vos yeux ébahie : la technique du Flash-back.)

Alors, retournons gaiement en arrière, de quelques dizaines de minutes.

***

Le dernier rebondissement nous avait laissé sans voix, et c’est en mimant un « au revoir » à Mammy que nous somme retournées chez Mathilde et plus précisément, sur son canapé, et plus exactement : affalées. L’excitation avait fait place à la fatalité.

Après quelques secondes d’électro-encéphalogramme plat, Mathilde a mollement levé le doigts comme pour demander l’autorisation de parler.

Oui ? Quelque chose à ajouter ? l’ai-je questionnée.

Bon, ok, je crois que ma théorie du « hasard » a du plomb dans l’aile.

Ouai, je crois même qu’elle vient de se faire planter un « piou » en plein cœur.

La bouche de Mathilde a dessiné une banane à l’envers :

C’est quand même une fin atroce quand on y pense.

Je tentais de relativiser :

Au moins, même s’il a porté un nom très commun toute sa vie, Mr Dupont a eu une mort très originale.

La banane de Mathilde a dessiné une bouche à l’endroit :

C’est vrai, et puis il est sûrement mort dans son lit, mon père dit que c’est ce qu’on peut espérer de mieux.

Comment ça dans son lit ?

Ben ouai, les vampires, il faut leur planter un pieu pendant qu’ils dorment dans leur cercueil non ?

J’ai alors dit sans réfléchir (ça fait partie des reproches que me font mes parents) :

Je me demande… est-ce qu’il y a des cercueils King size pour les couples de vampires ?

Je suppose, a dit Mathilde, et peut-être même des cercueils superposés pour les familles nombreuses.

Et des poussettes cercueils à roulettes pour les bébés vampires ?

Elle a fait semblant de réfléchir (elle au moins, elle fait semblant)

Là, je suis pas sûre, parce-que niveau discrétion, ça laisse à désirer, après faut pas venir se plaindre si on se retrouve avec un pieu dans le cœur.

Niveau intelligence, on frôlait la greffe de cerveau, mais niveau banane, on était de nouveau à plein régime !

***

Il n’empêche, on n’était pas plus avancée. Il nous fallait de toute urgence un plan, et vu la somme actuelle de nos quotients intellectuels, ça n’allait pas être de la tarte à la cervelle (je sais, c’est répugnant). J’ai alors vu la main de Mathilde s’approcher en catimini de la télécommande, avant de lui sauter sur le clavier, et de lui enfoncer le doigt dans l’œil (j’y peux rien si la touche télévision est symbolisée par un œil).

Et la fenêtre magique s’est ouverte ! Et sa lumière a éclairé la morne plaine qu’était devenue notre vie.

La lumière en question, c’était un reportage animalier, le genre où le commentateur semble parler lentement pour vous endormir, et doucement pour ne pas vous réveillez. Par chance, ce n’était pas sur les chauves-souris vampires ou autres sangsues buveuses de sang.

« Et donc » disait la voix monotone, « la taupe Hin-Hambour d’Australie, aime à creuser des galeries… » (je cite de mémoire, n’écrivez pas pour me dire que je raconte vraiment n’importe quoi)

Passionnant ! a baillé Mathilde

« … qu’elle utilise pour échapper à ses prédateurs. Elle peut s’y terrer pendant des heures en attendant que le danger soit passé… »

J’ai baillé à mon tour et articulé :

Un peu comme une chambre d’ado quoi !

« Ce petit mammifère a la vue basse… » la voix continuait monocorde et soporifique.

Parfois la télé, c’est une véritable machine à laver le cerveau. Toutes ces histoires de boîte, d’œil, de sang, de vampire se sont mises à tourner dans ma tête, et à se diluer peu à peu au fil du documentaire. Jusqu’à ce que :

« Cet astucieux mammifère, de la famille des talpidés, pousse ses prédateurs à se démasquer en disposant des appâts qui… », et que la fenêtre magique se referme !

J’ai mollement protesté :

Mathilde, ça devenait intéressant là, j’étais en train de m’endormir.

Sans même détourner le regard de la télévision éteinte elle a dit :

C’est ça, la solution !

Quoi ? Creuser un trou comme une taupe et se cacher en attendant que le danger soit passé ?

Non, il faut que tu démasques ton ennemie !

Je la regardais perplexe et commençais à me gratter la moustache de l’œil gauche (le sourcil, c’est un peu à l’œil ce que la moustache est à la bouche non ? Bon, je dis ça mais je n’ai pas de moustache, et j’espère que vous non plus !). Contrairement à moi, la télévision semblait avoir sur l’intelligence de Mathilde un effet bénéfique. Faisait-elle partie sans que je le susse de l’astucieuse famille des talpidés ?

C’est simple, a-t-elle continué en me regardant comme si elle ne me voyait pas (moi, je dis que ça se confirme pour les talpidés), il faut qu’on pousse ta nounou à dévoiler sa vraie nature, et la boîte va nous servir d’appât ! Mais avant ça, il faut qu’on arrive à savoir ce qu’elle cache !

Là, j’étais un peu perdue.

Tu veux dire, ce que cache ma nounou ?

Non ! a répondu Mathilde, comme si tout ce qu’elle disait était clair comme de l’eau (contrairement à ce que je la soupçonnais maintenant d’avoir bu au chapitre 4) Ce que cache la boîte, et pour ça, je ne vois qu’une solution.

J’avais beau plissé les yeux, moi, je ne voyais rien.

Il faut faire appel… à notre « team »

Elle paraissait si fière de sa conclusion, que je n’ai pas voulu lui faire de peine en lui demandant ce qu’elle entendait par notre « team ». Heureusement, les rayons gamma (à vérifier auprès d’un télévisiologue) de la télévision l’avaient aussi apparemment rendu télépathe, car elle a répondu à ma question muette :

Les jumeaux Geek et Alex, ça te dit quelque chose ?

J’ai sauté du canapé comme une puce de son chien (du point de vue de la puce, le chien c’est un canapé sur patte) :

Non, non et 3 fois non ! Point d’exclamation final !

Et voilà comment après avoir téléphoné à Jérémie, on s’est retrouvé devant sa porte.

***

La porte en question était fixée sur une maison de deux étages, lovée dans un jardin fleuri et arboré (proche tous commerces, pour ceux que ça intéresse).

Mathilde avait le doigt figé depuis maintenant plusieurs secondes. Je tentai d’entrer en communication labiale avant que des fourmis ne viennent coloniser ses phalanges distales (s’adresser au squelette en classe de SVT, pour plus d’informations) :

Euh… Mathilde, tu es toujours là ?

Elle a enfin baissé son index :

Moi oui, mais la sonnette…

Je regardais sur le bord, il n’y avait que du lierre. Pourquoi depuis le début de cette histoire, ouvrir une porte était toujours problématique ?

J’ai dû rater une marche de l’évolution, a dit Mathilde, on est peut-être passé à la sonnette végétale ? elle a haussé les épaules, signe d’abandon de toutes ses facultés cérébrales, et elle a appuyé au hasard sur une des feuilles de la plante grimpante.

Et le lierre a carillonné !

Parfois, Mathilde a des intuitions magiques, le bouton était caché juste dessous (La prochaine fois, penser à ramener un sécateur).

***

Ding Dong ! (Jingle fin du flashback. Si tout s’est bien passé, on n’a pas dû avancer d’un pouce de puce depuis le début du chapitre. Oui, c’est un peu décevant !)

Chapitre 5 – The interrogation (l’interrogatoire)

On s’est retrouvée une fois de plus sur le palier d’en face. J’étais prête à frapper les trois coups, lorsque Mathilde d’un geste théâtral a brandi un trousseau de clé.

Avec ça, pas la peine de rameuter tous les voisins et les chiens du quartier.

Mais… tu les avais déjà les clés la dernière fois ?

Ben oui, pourquoi ?

Je l’ai regardée droit dans les yeux, et j’ai bien cru voir passer un petit poisson rouge derrière ses iris couleur océan (il faudra que je pense à lui présenter le mien).

***

A peine avait-on poussé la porte qu’une voix à l’accent britannique a résonné depuis la cuisine.

O rage! O despair! O enemy old age ! (ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !)

Je ne suis pas très douée en anglais, mais j’ai eu l’impression qu’elle citait du Shakespeare (un genre de rappeur très connu du 16ème siècle).

Tu crois que Mammy donne une représentation dans sa cuisine ?

Non je crois qu’elle est en pétard, c’est pour ça qu’elle déclame du Ronsard (Ah ? Ok, alors d’après Mathildapedia on est plutôt sur un poète français 1524-1585).

On a pénétré dans le couloir. Doddy était allongé, ou plutôt roulé comme un vieux tapis râpé, contre un mur où il était en train de dormir.

Ce chien dort plus qu’un chat, a commenté Mathilde, ou alors il est empaillé !

J’ai souri. A mon passage, j’ai eu l’impression qu’il souriait aussi, sans doute une saucisse avec ma tête venait-elle de faire irruption dans son rêve. Et puis il a laissé échapper un soupir de satisfaction côté pile, qui nous a définitivement rassuré sur son contenu.

On a poursuivi notre infiltration comme deux ninjas, vers la cuisine ou le premier acte de la tragédie semblait terminé. Profitant de cet entracte, nous nous somme introduites, sans nous annoncées, sur le lieu du drame.

Mammy était là, toute en langueur et en longueur (c’est un peu tirer par les poils, je dis ça pour mes lecteurs chauves, mais ça en jette non ?). En langueur, parce qu’elle semblait dépitée comme si la reine d’Angleterre venait d’abdiquer, et en longueur parce qu’elle était debout, grande et immobile comme un poteau télégraphique (moyen de communication d’avant le téléphone, qui est un moyen de communication d’avant l’internet).

En nous voyant, le poteau… enfin, Mammy, a retrouvé un peu d’enthousiasme :

Oh, Mathilda ay loula, quel joy dé vou voiw dant cet océyant dé twistesse ! (Oh, Mathilde et Lola, quelle joie de vous voir dans cet océan de tristesse !)

What appends Mammy ? What terrible things ? (Qu’arrive t-il Mammy ? Quelle chose terrible ?)

Mammy a soufflé comme une bouilloire et nous a répondu avec une voix de fin du monde :

No more tee Mathilda, there is no more tee ! (Plus de thé Mathilde, plus de thé !)

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai trouvé que c’était plutôt une bonne nouvelle.

***

Sur ce deuxième entrefaite (voir plus haut pour le premier), nous nous sommes retrouvées comme par magie (rien de magique en fait, c’est un procédé qu’on appelle une ellipse) dans nos deux poufs sable mouvant favoris. Enfoncées jusqu’au nombril, nous attendions fébriles.

Mathilde n’avait pas l’air plus rassuré. Etait-ce à cause de mon histoire de vampire, ou de ce que Mammy allait nous rapporter de la cuisine ? Elle s’est tournée vers moi :

J’espère qu’elle ne va pas nous servir son…

Eye Vouala ! l’a interrompu Mammy, qui était revenu avec un plateau, nous n’ayvont plou dé ti, mais paw la gwâce dé diou, il nous weste dou…(nous n’avons plus de thé, mais par la grâce de dieu, il nous reste du…)

JELLY ! a terminé Mathilde, et sa voix s’est mise à trembler comme la chose sur le plateau, mon diou, c’est du JELLY !

Mammy s’est approchée et nous a tendu à chacune une petite assiette sur laquelle était posée une délicate cuillère que j’ai supposé venir de son service en argent, ainsi qu’une sorte de flan gélatineux, vert et transparent, que j’ai supposé venir… d’une autre planète.

La chose était agitée de léger tremblement, comme si elle avait froid, et semblait moite et gluante comme si elle avait chaud. J’avais l’impression d’être en présence d’un nouvel état de la matière. Ok, l’état solide, l’état liquide, l’état gazeux, ça je voyais à peu près, mais l’état JELLY, même mon prof de chimie n’aurait pas été capable de me l’expliquer. J’ai pris l’assiette avec beaucoup de précaution car la chose verte semblait vouloir s’en échapper au moindre mouvement un peu trop brusque. Patiemment, délicatement, j’ai ramené la soucoupe et son vert occupant, vers ma bouche. A travers son corps translucide, je voyais que Mathilde affrontait les mêmes tourments.

Bon happetit ! a jovialement lancé Mammy depuis son fauteuil !

J’ai murmuré :

C’est de l’humour anglais ?

Du coin de l’œil il m’a semblé voir Doddy pouffé tout en continuant à dormir (vérifiez auprès de vos amis vétérinaires, si un chien peut pouffer en dormant)

Mathilde a souri avec la bouche tout en grimaçant avec les yeux. Elle a pris sa petite cuillère, l’a plongé dans son martien, pour en extraire un martien plus petit, puis a englouti l’extra-terrestre extra-translucide dans un bruit de succion digne d’un film de science-fiction.

Le truc, c’est de l’avaler sans mâcher, si tu le gardes trop longtemps dans la bouche, tu risques une crise cardiaque des papilles.

J’ai découpé une portion de matière visqueuse, que j’espérais ne pas être létale (c’est plutôt mortel comme mot non ?), je l’ai posée sur ma langue, et je l’ai catapultée vers le fond de ma gorge où, comme sur un toboggan, je l’ai sentie glisser jusque dans ma piscine digestive. Puis j’ai avalé autant de salive que j’ai pu, histoire de noyer cet hôte indésirable que je regrettais déjà d’avoir ingéré.

Mathilde a reposé la soucoupe sur le plateau, j’ai fait de même, considérant que nous avions atteint les limites de la politesse, et qu’aller au-delà risquait de réduire notre espérance de vie.

Déliciousse n’est-il poynt ? (Délicieux n’est-il point ?) s’est extasié Mammy, le JELLY vous fête oubliyé toute vo soucaye ! (Le JELLY vous fait oublier tous vos soucis !)

Eh ! C’est vrai ! Cette étrange matière avait monopolisé tous nos sens, au point d’en avoir oublié la raison de notre présence (je suis sûre que vous aussi !). Mathilde, visiblement plus habituée à ce type de torture gustative, a repris le fil du chapitre :

Mammy, on aimerait te poser quelques questions sur la voisine du cinquième, tu sais, celle qui habitait là, avant que Lola n’arrive.

Je ne sais pas si c’était à cause du JELLY (il faudra que je me renseigne sur les étranges substances qu’il contient), mais Mammy semblait soudain aux anges.

Oh, may bient sour may zenfantes, j’ai twai bient connout Madame Doupont. (Oh, mais bien sur mes enfants, j’ai très bien connu Madame Dupont)

Madame Dupont, c’était son nom ? s’est exclamée Mathilde, puis elle a murmuré : tu vois, un nom parfaitement commun, a-t-on jamais vu un vampire s’appeler Dupont ?

Oune dayme tout a fête tcharmante, tje me souviente twé bien de… (Une dame tout à fait charmante, je me souviens très bien de…)

Le truc étonnant, c’est que j’ai l’impression que lorsqu’on est jeune, on redoute les questions, alors que lorsqu’on est vieux, on passe son temps à espérer qu’on vous en pose, et Mammy, ravie de cette opportunité de faire part de ses souvenirs de jeunesse (à l’époque elle devait avoir moins de 120 ans d’après ma datation), se montrait intarissable, au point d’oublier le JELLY, ce qui nous sauva probablement la vie !

Ainsi, nous apprîmes que : Madame Dupond (je sais pas si c’est avec un « t » ou un « d ») vivait seule, qu’elle n’avait pas de famille proche, qu’elle aimait le tricot et qu’elle avait même confectionné un bonnet de nuit pour Doddy (qu’il avait fini par déchiqueter car il préférait dormir tout nu !), que souvent Mammy et elle s’invitait l’après-midi pour prendre le thé, et le JELLY (là, je crois que la mémoire de Mammy lui jouait des tours), que chez elle tout était bien rangé (ça a bien changé depuis), et qu’elle avait une formidable collection de boîte ancienne et que… Mathilde l’a interrompu à ce moment-là :

Quel genre de boîte Mammy ? (En fait elle avait dit « WHAT KIND OF BOX MAMMY ?» car Mammy est à moitié sourde et complément anglaise, ou l’inverse, mais je crois l’avoir déjà dit, seriez-vous à moitié sourd ou complètement anglais ?)

Oh de magnifayk boyte, qu’elle twouvé tché les bwocantueur … (Oh, de magnifiques boîtes, qu’elle trouvait chez les brocanteurs…)

Et elle nous a expliqué que tous les samedis, Madame Dupon (ou sans « t » ni « d » ?) arpentait le quartier des antiquaires, à la recherche des fameuses boîtes dont elle remplissait ses placards, ses vitrines et tous les recoins de son appartement.

Si dje me wappell bient, elle m’a montwé oune bouwat appawtenante a nezpoleont pwemier dje cwoi, céloui que nou avont battut at wouaterlou, ay oun autwe deuye louise quatowze, dje cwoi meme qu’aille avaite oun bwoite kwonténante lay bandadge dou wamsés tri, do you imagine ! (Si je me rappelle bien, elle m’avait montré une boîte appartenant à Napoléon 1er je crois, celui que nous avons battu à Waterloo, et une autre de Louis XIV, je crois même qu’elle avait une boîte contenant les bandages de Ramsès III, vous imaginez ?)

Eh bien voilà, m’a dit Mathilde, pendant que Mammy poursuivait son monologue, c’était juste une gentille petite personne âgée (ok, elle a dit : une petite vieille) inoffensive, qui collectionnait des boîtes dont elle remplissait sa modeste demeure du sol au plafond.

Du sous-sol au plafond, j’ai rajouté.

Exactement !

Donc fin de l’enquête.

Et fin de l’histoire ?

Mais apparemment Mammy, elle, n’en avait pas terminé.

Oh et vout savaite, le plou twiste c’ête la maniew donte elle a péwdou sont mawi… (Oh, et vous savez, le plus triste, c’est la manière dont elle a perdu son mari…)

Bon, Mammy, je crois qu’on va y aller, we have to go now !

… Le pow ohm, at été retwouvé morte… (le pauvre homme a été retrouvé mort…)

On s’est extirpé avec difficulté de nos poufs mangeurs d’homme, et je me suis approchée de l’horloge figée à huit heures au-dessus de la télé, pendant que Mammy déroulait ses souvenirs :

… le queuw, c’aye le queuw qui at latché (le cœur, c’est le cœur qui a lâché)

Oui, oui, une crise cardiaque ça arrive souvent à cet âge, a diagnostiqué Mathilde, « surtout si on mange du Jelly » ai-je pensé pendant que je remplaçais les piles.

Oh no my god ! s’est exclamé Mammy, sont queuw a latché, at cowse dou piou qu’ont loui at enfontsé dedant ! (Oh, mon dieu non ! Son cœur a lâché, à cause du pieu qu’on lui a enfoncé dedans)

Je n’ai pas eu besoin de la traduction pour comprendre, et même si la grande aiguille de l’horloge venait de reprendre vie, le temps semblait s’être soudain arrêté.

Chapitre 4 – La voix de la raison

« Lola tu veux encore un peu de… VAMPIRE »

« Tu n’as pas touché ta purée… VAMPIRE, tu n’as pas faim »

« Au dessert il y a de la glace aux… VAMPIRES, tu en veux une ou deux boules ? »

NOOONNN, pitié, impossible de me sortir ce mot du cerveau, ce repas était une véritable torture.

Maman, on n’aurait pas de la glace à l’ail plutôt ?

Mon père a levé la tête de sa purée et m’a regardé comme si j’avais une saucisse au milieu de la figure :

Lola, tu n’as pas l’air bien, c’est notre expédition au commissariat qui t’a tourneboulée ? Tu es blanche, comme un vampire.

Misère ! S’il savait, il ne me « tourneboulerait » pas avec ce mot de sept lettres qui commence par un « v » fini par un « e » et vous suce le sang dès que vous avez le dos tourné !

Euh… je crois que je n’ai plus faim, d’ailleurs, j’ai promis à Mathilde de descendre chez elle ce matin, et elle doit fulminer à force de m’attendre.

Dans ce cas ne la laisse pas « fulminer » plus longtemps, a souri ma mère, tu peux y aller.

Je me suis levée avec l’impression d’avoir une boule de bowling dans le ventre et des quilles chancelantes à la place des mollets.

Et le dessert ? s’est lamenté mon père, j’avais tenté une nouvelle recette : « Ile flottante sur sa mer de fruit rouge… », mais j’étais déjà loin.

J’ai rejoint ma chambre, creusé à mains nues dans mon cimetière de chaussettes, et déterré la boîte. A son contact mon cœur s’est mis à battre à toute vitesse comme s’il était en train de monter des œufs en neige, j’ai senti mon sang dégouliner dans mes veines comme un coulis de fraise et je me suis mis à transpirer comme dans un cuit vapeur. Est-ce que je faisais une indigestion au dessert de mon père, sans même en avoir mangé ?

Et puis les couleurs de ma chambre m’ont soudain paru plus vives, les sons plus percutants, les odeurs plus prononcées, tous mes sens semblaient décuplés. Est-ce que la boîte était radioactive et m’avait communiqué des super pouvoirs ? Dans ce cas, il fallait de toute urgence que je me trouve un nom, non ? Super Lola ? Lola Fantasic ? Wonder Lola ? A moins que… n’étais-je pas en train de perdre la boule et de devenir : Super Cinglée ?

Bon, je crois que j’étais plutôt : Super Stressée, et dans ces cas-là, rien de mieux qu’une : Super Copine.

***

Dong, Ding ! Pour une raison mystérieuse, la sonnette avait sonné à l’envers. Après un grand moment de solitude sur le paillasson, qui m’avait chaleureusement accueillie par un « bonjour » et que j’avais frénétiquement remercié avec mes semelles de chaussures, la porte s’est enfin ouverte, et le visage super renfrogné de Mathilde est apparu dans l’encadrement. Aïe ! il allait falloir l’amadouer, j’essayais de calmer mon impatience :

Que me vaut cet air courroucé… très chère ?

Eh bien, sachez que je vous attendais dès potron-minet, pour que vous m’informiez de vos découvertes, ainsi que nous en convînmes tôt ce matin, par voie téléphonique. Mais de Lola Holmes, point de nouvelle jusqu’à cette heure tardive où vous fîtes grand tintamarre, pour que je vinsse vous ouvrir.

Bon, en plus du passé simple et de l’imparfait du subjonctif, Mathilde sortait les grands mots, il fallait donc un grand remède (ce n’est pas moi qui le dit, c’est le proverbe). Et dans ces cas-là, rien de mieux que le menu « plat d’excuse sauce regard humide » :

C’est vrai ma chère Waston, je suis désolée.

Désolée comment ?

Vraiment !

N’as-tu point d’adverbe plus éloquent ?

Euh, carrément ?

Mais encore ?

Mathilde, j’ai des trucs super importants à te dire là…

J’attends …

Terriblement ? Indubitablement ? Anticonstitutionnellement ? puisjeentrermaintenant ?

Mathilde a esquissé un sourire, un soupir, puis a repassé son sourire au feutre indélébile, avant de me lancer :

Bon Ok, c’est bon t’as l’autoris’

Ouf, on était de nouveau en zone anticyclonique (pour de plus amples informations, regardez la météo ce soir à la télé)

***

Alors ? m’a demandé Mathilde qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, je veux tout savoir, et elle m’a regardé avec des spirales dans les yeux : tu vas touuut me diiiiire !

Je me suis assise sur le canapé du salon sans quitter son regard hypnotique, et j’ai plongé la main dans ma poche, mais avant d’en sortir vous savez quoi, j’ai murmuré méfiante :

Tes parents sont pas là ?

Mathilde a fait mine de regarder à droite et à gauche :

La zone est sécurisée, aucune oreille adulte à l’horizon.

Encore à une de leurs conférences sur la protection des espèces en voie de disparition ?

Tout faux, ils sont allés à un cours de cuisine intitulé : « Ragout de panda et soupe de tortue luth ».

Pas possi…

Non t’as raison, encore une réunion « sauver la planète ou ce qu’il en reste », mais… t’as quoi dans la poche, à part une demi-paire de mains ?

J’ai sorti ma « demi-paire de mains », et posé la boîte sur la table basse qui me faisait face. Mathilde a écarquillé un œil tout en décarquillant l’autre (n’essayez pas de faire la même chose chez vous, vous pourriez vous coincer les globes oculaires) :

Woua ! Tu l’as trouvé où ? Elle contient quoi ? Tu l’as ouverte ? C’est un œil au-dessus ?

A son mitraillage de questions, j’ai répondu en rafale :

Sous le plancher ! Je sais pas ! Non ! Oui !

Elle a saisi la boîte et l’a fait tourner dans tous les sens puis l’a secouée.

On dirait qu’il n’y a rien à l’intérieur, peut-être que c’est juste un objet précieux, un truc de collectionneur, comme le pot de chambre de Louis XIV ou le slip de Napoléon 1er.

Ou la boîte à sparadraps de Ramsès III ? J’aimerais bien, mais ce que je vais te révéler est bien plus (voix lugubre) … inquiétant !

J’ai pris mon élan comme si je m’apprêtais à sauter par-dessus le mur d’un asile de fou.

Hier soir, alors que j’observai la boîte éclairée par la pleine Lune, (et qu’un loup solitaire hurlait sous le ciel piqueté d’étoiles) l’œil… s’est ouvert. Et il m’a regardé.

Mathilde a lâché la boîte qui est venue s’écraser sur la table basse et a dit d’une voix mal assurée :

Euh, Lola, t’es sûre que c’est pas plutôt tes yeux qui se sont fermés et que …

J’ai continué :

Et le truc un peu flippant …

Ah parce que c’est pas ça le truc un peu flippant de l’histoire ?

Non, le truc un peu flippant, c’est que je pense que l’homme en noir a probablement piraté GOGOL dans le but de récupérer cette boîte, et qu’en plus il vient… et j’ai dégluti de Transylvanie !

Euh, mais là, elle commence carrément à me faire flipper ton histoire !

Ben non, parce que le truc carrément flippant…

Ah bon, on y est pas encore ?

Avant la révélation, j’ai eu l’impression que ma tête allait exploser, j’ai serré mon crâne entre mes mains et j’ai pris une grande respiration comme pour plonger dans une piscine sans eau :

… c’est que je crois que ma nouvelle nounou… est un vampire ! BONG ! je me suis écrasée au fond de la piscine.

Et je lui ai raconté mon rêve.

Je ne sais pas pourquoi, mais après ma « confession », je me suis sentie mieux, mon anxiété s’était à moitié diluée… dans les veines de Mathilde.

Elle s’est levée sans rien dire, a marché comme une funambule somnambule en direction de la cuisine, d’où elle est revenue 23 secondes plus tard avec un verre d’eau (mais sans minuteur).

J’ai tendu la main :

Non, c’est pour moi. Là, j’ai besoin d’un remontant, et elle a bu : cul-sec ! (N’hésitez pas à replacer cette expression : effet garantie).

***

Nous étions là et las (une fois de plus). Essorées par la vague d’adrénaline qui nous avait fait nous échouer sur le canapé comme des baleines déboussolées.

« Cétacé » (ceci est le premier et le dernier jeu de mot que vous trouverez dans ces chroniques ! Ou alors c’est que quelqu’un d’autre écrit à ma place) a dû se dire Mathilde et, un peu comme un psychiatre qui essaierait de convaincre son reflet dans le miroir qu’il n’est pas fou, elle s’est levée et s’est mise à marcher en long en large et en travers tout en parlant :

Bon, si on réfléchit calmement, après tout, on a juste une drôle de boîte, un voleur à capuche, et une nounou qui ressemble à une poupée zarbie, pris séparément, pas de quoi écrire une histoire de vampire non ? Elle m’a regardée en hochant la tête comme pour m’indiquer la seule réponse que ses oreilles étaient prêtes à entendre.

J’ai pris une grande inspiration et, pour ne pas ajouter à son trouble que j’espérais ne pas être mental, j’ai répondu en essayant de contenir ma colère :

OK, et donc tu penses peut-être que tout ça… c’est juste le hasard qui…

Voilà ! s’est exclamé Mathilde ravie, c’est le hasard, ce sont des choses qui arrivent.

Ma nounou zarbie que mes parents dégotent comme par sorcellerie ?

Le hasard !

Et son air de passer ses nuits dans un cercueil ?

Hasard, c’est le hasard, on a le droit d’avoir le teint blafard non ?

Et sa manière de mettre ses lunettes plus vite que son ombre au moindre rayon de soleil ?

Le hasard, encore et toujours, a chantonné Mathilde

Et le voleur transylvanien à capuche qui cherche sous le parquet ?

H.a.s.a.r.d !

Et son sang qui s’est évaporé avant même d’avoir touché le sol ?

Ha… sard… il faut te le dire combien de fois ?

Et la boîte à œil lunatique ?

Ha…

… sard ?

Non, là je dirais Ha…llucination.

Ah, ben voilà ! Maintenant, elle insinuait que j’avais perdu la boule et ne faisait même pas mine de la chercher avec moi, super la super copine !

Je soupirais à travers mes narines, prête à éternuer des flammes comme un dragon qui a la goutte au nez, lorsque ma mère a fait irruption sans frapper dans ma tête (c’est sa spécialité, ça et rentrer aussi sans frapper dans ma chambre) : « Lola, tu t’es encore laissée emballer par ton imagination ! ». Et comme si ça ne suffisait pas, mon père s’est invité et s’est mis à parler comme dans un livre (dont j’ai oublié le titre) : « Rappelle-toi Lola, lorsque tu as éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vé-ri-té ». Super, merci ! Il faudra aussi que je mette un panneau « interdit aux parents » à l’entrée de mon cerveau ?

Sauf que, une fois le feu de ma rage éteint et les braises de ma colère refroidies, j’ai bien dû me rendre à l’évidence : si je considérais qu’il était impossible que les vampires existent, Mathilde et mes parents avaient sans doute parler avec : « la voix de la raison ».

J’ai repris la boîte. Elle me paraissait maintenant inoffensive, même si le symbole en forme d’œil et les ronces qui l’entouraient avaient quelque chose d’effrayant.

Bon, il est possible que je me sois un peu emballée, et que… vous ayez peut-être raison.

Mathilde m’a regardé un peu inquiète :

Euh, Lola, tu me vouvoies ? Ou alors tu me voies en double ? Ou bien… tu vois d’autres personnes dans la pièce ? Je suis prête à tout entendre, sauf la dernière proposition je t’en supplie !

Hum, oui je voulais dire que : « tu as raison », je suis un peu tourneboulée par tout ça, et machinalement j’ai plongé ma main dans mon autre poche.

Mathilde m’a lancé un regard affolé.

Quoi ? Ne me dis pas que tu as un autre objet démoniaque à me montrer ?

J’ai sorti ma deuxième demi-paire de main pour lui montrer son contenu diabolique.

Mais non, c’est juste …

Des piles ? mais qu’est-ce que tu fais avec des piles dans la poche ?

Eh bien, avant que tu ne démontres brillamment que tout ça n’était que hasard et hallucination, j’avais pensé rendre une petite visite à Mammy, histoire d’avoir des renseignements sur la locataire qui vivait dans mon appart’ avant qu’on emménage, y a des chances que ce soit elle qui ait caché la boîte et …

Mais c’est une super idée ! Ça va nous…euh je veux dire te dé-tournebouler complètement, mais pour les piles ?

Ah ça, un petit cadeau, pour remettre les pendules à l’heure.

Chapitre 3 – La révélation du bureau 112

Après avoir gravi les marches en imitation marbre en nous tenant à la rampe en imitation métal, nous sommes arrivés sur le pas d’une porte, qui aurait sûrement été en imitation chêne, si elle avait été la !

Crois-tu qu’il faille signaler la disparition de la porte à la police ? Ai-je fait remarquer à mon père, qui n’avait rien remarqué.

Sacrevert ! Encore un mystère ! Sans porte à laquelle taper, comment demander la permission d’entrer ?

En réponse à son involontaire quatrain (cherchez pas, c’est de la poésie), je levais le poing et lui faisais ma célèbre imitation du toquage de porte : « 3 x Toc ! » ( « Toc Toc Toc » c’était beaucoup trop long à écrire).

Alors, du fin fond du bureau 112, et probablement du fin fond des âges primitifs, un râle guttural a retenti jusqu’à nos oreilles, qui si elles avaient été papillons auraient décollé sur le champ pour rejoindre leurs cocons et redevenir chenilles.

Qui ose interrompre ma noble activité ? Qu’il se présente à moi pour recevoir son juste châtiment !

Cette tirade a eu raison des derniers efforts de mon père pour trouver un peu de logique à la situation. Il s’est tourné vers moi dépité :

Lola, je crois qu’on est chez les fous !

Il a alors fait mine de tourner une poignée invisible, puis d’ouvrir une porte invisible, et a pénétré dans le bureau.

Je le suivais prudemment jusqu’au fond de la pièce, en m’assurant qu’un entonnoir n’était pas en train de lui pousser sur la tête.

***

Eh, bonjour m’sieur dame ! s’est exclamé l’agent Adolphe en levant les yeux vers nous. Désolé, j’ai cru que c’était mon frère, qui venait encore m’apporter des stylos.

Mon père a soupiré en voyant la montagne de stylos qui jonchait le bureau, mais, ayant décidé d’abandonner son sens de la logique à l’entrée, il n’a pas fait plus de commentaires. L’agent Adolphe, alerté par ce regard consternant a cru alors bon de se justifier :

Hum oui, tout cela doit vous paraître bien étrange.

Mon père, sans se départir de son air affligé a alors débité d’une voix monotone :

Si vous voulez parler des blocs de béton sur un terrain vague…

Oui c’est vrai, il y a ça.

… et de la porte d’accès qui ne s’ouvre qu’en appelant le 17

Ah oui, ça aussi.

… et de celle qui manque ici…

Tiens ? Je n’avais pas remarqué.

… et pour finir, de ces dizaines de stylos, et… et de vos doigts bleus !

Ah oui, il avait aussi les doigts bleus.

Eh bien non ! a conclut mon père, Je ne vois pas ce qu’il y a d’étrange ici, et toi Lola ?

Là, je n’ai pas su quoi dire.

L’agent Adolphe non plus, pendant un instant il est resté figé comme si quelqu’un l’avait débranché. Et puis le courant est revenu à tous les étages, et dans un soupir de soulagement il a déclaré :

Pour les doigts bleus, j’ai une explication. On a pas reçu les cartouches d’imprimante, alors on les remplit avec l’encre des stylos, voilà rien d’extraordinaire en somme.

Certaines fois, je crois qu’il vaut mieux ne rien savoir.

Sur cet entrefaite (comme on dit dans la bonne littérature), mon inspectrice préférée a débarqué.

***

Elle était comme dans mes souvenirs d’enfance : grande, belle, rayonnante, avec un dossier à la main, qui semblait avoir été imprimé au stylo à bille.

Lola et son papa, quel plaisir de vous voir ! Venez vous asseoir à mon bureau, l’agent Adolphe est apparemment sur une… enquête prioritaire.

L’agent Adolphe a précipitamment balayer les stylos de son bureau et saisie le dossier le plus proche.

J’ai souri à mon inspectrice et lui ai dit à voix basse :

C’est l’affaire de la mystérieuse disparition de la porte, non ?

Le dossier qu’il avait entre les mains était en réalité un catalogue d’aménagement de bureau.

***

L’inspectrice m’a rendu mon sourire (on est forcément très honnête dans la police), a ouvert son dossier et en a sorti une photo.

Sacreblanc ! s’est exclamé mon père, s’agirait-il de la camionnette grise de l’homme en noir ?

Elle s’est tournée vers moi :

Lola ? Tu confirmes.

Aucun doute possible c’est bien mon utilitaire ou alors, c’est son Rodolphe.

Pardon ?

Euh… je veux dire son frère !

Mais, comment l’avez-vous retrouvé si vite ? s’est enquit mon père.

Grâce à Doddy.

Quoi ? vous avez embauché le chien de Mammy dans la police ?

Non, je voulais dire : grâce au bout de tissu qu’il a arraché au suspect. Et elle a posé un sachet plastique contenant le « morceau de l’homme en noir ».

Mon père a paru soulagé, enfin quelques graines de logique à moudre dans son moulin à cogiter.

Évidemment ! Je suppose que vous avez effectué une analyse des fibres tissulaires, ainsi qu’un spectrogramme de sa composition chimique…

Les sourcils de l’inspectrice ont légèrement frémi, mon père a continué :

Ce qui vous a permis de déterminer la provenance du tissu, son usure, d’identifier les modèles de pantalon qui l’utilisent…

L’agent Adolphe a levé les yeux de son catalogue, je me suis aperçue à cet occasion qu’il le tenait à l’envers, et a tourné la tête.

Imperturbable, et avec de plus en plus d’assurance, papa a poursuivi :

De localiser les enseignes qui vendent ces modèles, de lister tous les achats effectués…

Un téléphone s’est mis à sonner sans que personne ne réagisse.

De croiser les informations avec celles extraites du reste d’ADN présent dans les fibres du tissu, pour finalement aboutir à l’adresse d’un suspect et au numéro d’immatriculation de son véhicule.

J’ai failli applaudir. Ça, c’est mon père !

L’inspectrice été bouche bée, mais elle a quand même fini par articuler un :

C’est-à-dire… qu’en fait… on n’a pas eu à faire tout ça, parce que le morceau de tissu, c’était une poche, et que dans la poche, il y avait un papier, et sur le papier : une adresse !

A l’autre bout de la pièce, Adolphe a soupiré :

Un coup d’pot quoi, comme dans 90 pourcent des 10 pourcent des affaires que l’on résout (je vous laisse résoudre l’affaire des pourcentages).

Mon père a balbutié :

Mais… l’ADN, le spectrographe… les fibres…

Oh vous savez, a continué l’agent Adolphe, on n’a déjà pas de quoi s’acheter une porte, alors des analyses ADN…

Re-soupir de mon père (Merci de vérifier plus haut s’il a déjà soupiré, sinon rayer la mention inutile).

L’inspectrice paraissait un peu gênée :

Oui, on peut dire que la chance était de notre côté, elle a sorti le bout de papier, qu’elle a déplié devant elle.

J’ai alors vu le visage de mon père se décomposer, son teint jaunir, ses cheveux blanchir, une partie de son nez s’effriter pendant qu’un vers de terre en sortait.

Etonnant non ? a lancé Adolphe depuis son bureau.

***

Quoi ? Qu’est-ce qui est si étonnant ? J’aimerais bien le savoir (si vous aussi, signez la pétition au bas de la page).

Eh bien je vais vous le dire (bon, laissez tomber la pétition)

Non mais, c’est le magasin de GOGOL ! s’est exclamé mon père.

Je me suis penchée vers le bout de papier. Il y avait marqué : « Pixel Plus » suivi de : « Tout l’inutile qui vous deviendra indispensable » suivi de : un dessin fort mal réalisé représentant des gadgets informatiques, suivi de : l’adresse (j’espère que vous avez suivi).

L’inspectrice a expliqué que la camionnette appartenait au patron de l’établissement qui avait déclaré que : « C’est mon employé qui l’utilise, moi j’ai rien à voir avec ça ! Un jeune toujours en survet’ à capuche, vous voyez le genre. Et en plus avec un accent étranger, vous avez tout compris. Depuis une semaine : plus de nouvelle, mais ça m’étonne pas, vous savez de nos jours mademoiselle on peut plus compter que sur soi-même, d’ailleurs c’est moi qui ai fait le dessin de mon prospectus, qui soit dit en passant est plutôt pas mal, comme vous d’ailleurs, voire carrément bien. Mais c’est normal je crois que j’ai un don, à ce propos j’ai réalisé quelques estampes qu’à l’occasion je pourrais vous montrez un soir après le travail et…» patati et patatra, mon père venait de s’ébouler (c’est comme être effondré mais en pire) sur sa chaise. Lorsqu’il s’est remis à parler, j’ai eu l’impression que ses cordes vocales étaient légèrement désaccordées.

Il a probablement piraté GOGOL avant même que je ne l’achète, c’est comme ça qu’il a pu entrer dans l’appartement !

C’est ce que nous soupçonnions, a acquiescé l’inspectrice sans s’inquiéter de sa mû (si vous ne savez pas ce que c’est, ne vous inquiétez pas, vous aussi, bientôt, vous saurez), et maintenant que vous confirmez qu’il s’agit bien de ce magasin, cela ne fait plus aucun doute.

C’est marrant non ? a ajouté Adolphe depuis son bureau, c’est comme si vous aviez donné vos clefs directement au voleur ! Et puis il a réfléchi, non ! en fait c’est comme si un voleur vous avait vendu des serrures antivols, il a encore réfléchi, non ! en fait, c’est comme si… Mais l’inspectrice est intervenue :

Hum, je crois qu’on a compris Adolphe, pas la peine d’en rajouter.

Oui, pas la peine, mon père venait de se ré-ébouler !

***

Nous étions là et las (enfin surtout papa), assis sur nos chaises dont les huit pieds avaient déjà eu bien du mal à supporter le poids des révélations précédentes, alors même que la principale restait à venir ! (Ne suis-je pas la maîtresse du suspens ? j’en vois un qui lève le doigt au fond ? « Oui maîtresse, vous l’êtes ! », Merci).

Mon père, qui reprenait peu à peu ses esprits et dont l’implacable logique tentait de surnager dans cette tempête d’informations, se risqua à une supposition :

Si je comprends bien vous avez retrouvé le véhicule, identifié l’individu, compris son mode opératoire… il ne reste donc plus qu’à l’appréhender ?

Je zoomais sur l’inspectrice, papa avait parfaitement résumé l’épisode, il ne restait qu’à apporter la conclusion et à envoyer le générique de fin.

C’est que… j’ai bien peur qu’on ne puisse pas conclure cette affaire aussi rapidement que vous l’espériez (Ok, on rembobine le générique). Après avoir obtenu le nom et l’adresse de l’individu, nous sommes allés aussi vite que possible à son domicile pour l’interpeller, mais hélas à notre arrivée, il avait déjà filé.

Faut dire qu’on a eu un petit problème mécanique, a cru bon d’ajouter Adolphe, qui devait en avoir assez de lire son catalogue en version Manga (à l’envers quoi), on a dû finir en trottinette électrique !

Ce dernier détail s’est visiblement faufilé depuis le conduit auditif de mon inspectrice, jusque dans sa gorge où il est resté coincé. Après un discret raclement de l’œsophage (voir planche d’anatomie en annexe), elle a précisé :

Hum, oui, nos véhicules d’interventions sont un peu … vétustes, tout comme nos locaux.

Mon père et moi avons hoché la tête, en signe de communion.

Mais, a continué l’inspectrice comme pour s’excuser, nous avons pu établir un portrait-robot du voleur, et elle a sorti une feuille de son dossier qu’elle a posée devant nous.

De ma voix la plus neutre possible j’ai fait remarquer :

Ça ressemble à un smiley à capuche non ?

L’inspectrice a baissé la tête vers le dessin, puis l’a repris précipitamment.

Euh, oui, désolé, le propriétaire du « Pixel Plus » a tenu à nous montrer ces incomparables talent de dessinateur, voici celui réalisé par nos soins.

Une plume glacée a glissé le long de mon épine dorsale. J’avais en face de moi le regard à la fois déterminé et inquiet de l’homme en noir, entre-aperçu lors de notre fuite. Le reste du portrait (veuillez prendre une feuille de papier et un crayon) montrait un visage long, émacié et anguleux, encadré de cheveux noir et barré à l’horizontale d’une bouche aux lèvres bien dessinées, et à la verticale d’un nez fin et allongé (voilà, vous devez avoir le même portrait sous les yeux, sinon, envisagez de prendre des cours de dessin !).

Le plus étrange, n’était cependant pas le visage, mais les inscriptions au bas de la feuille qui …

Mais qu’est-ce qui est inscrit au bas de la page ? a demandé mon père (qui avait visiblement décidé de casser tous mes effets !).

L’inspectrice s’est penchée comme pour nous confier un secret :

C’est son nom, et surtout, et ça je suis sûre que ça va t’intéresser Lola, avec ton imagination débordante (comment elle sait ? Elle lit mes chroniques ou quoi ?), sa ville d’origine : Sibiu, en Roumanie et plus précisément … (Bon finalement ça ne serait pas elle, la maîtresse du suspens ?) en Transylvanie.

BANG !! Une chauve-souris venait de passer le mur du son à travers mon crâne ! Des images oubliées ont jailli de ma mémoire onirique, et un mot s’est imprimé à l’envers sur ma rétine en même temps qu’une lampe à incandescence (penser à la remplacer par une lampe à LED) s’est allumée derrière mes yeux pour projeter en géant sur le mur du bureau :

ERIPMAV !

Chapitre 2 – A la recherche du commissariat perdu

“Vous êtes arrivé à destination !” Mon père obéit docilement au GPS (qui avait un peu la voix de gogol, c’est étrange) et gara la voiture le long du trottoir.

Papa, tu es vraiment sûr que c’est là ?

Bien sûr que je suis sûr, on peut se fier au GPS, il est précis à la seconde et au mètre près !

Je regardais autour de nous, tout en me demandant si Albert Einstein, mon père et moi avions la même notion de l’espace-temps.

Tout ce que je voyais dans un rayon de 1500 millimètres (je vous laisse convertir en mètre), c’était une barrière avec marqué « Interdit au public » qu’une personne en tenue de chantier était en train de manœuvrer. J’en profitais pour me moquer gentiment :

Regarde papa, un policier avec un marteau piqueur et un casque jaune sur la tête !

Mon père, qui semblait déjà moins sûr d’en être sûr, réfléchit quelques secondes, et finit par émettre une hypothèse :

Il se pourrait fort bien que la carte du GPS ne soit pas tout-à-fait à jour, nonobstant le fait que je l’ai achetée la semaine dernière et que le vendeur, que je retournerais voir pour lui exprimer en terme choisi ma façon de penser, m’a garanti la fraîcheur des informations pour “à peine” dix euros de plus, et il a claqué la portière en guise de point finale, VVRANCK (c’est ce que j’ai trouvé de plus approchant pour un bruit de portière qui claque)

Lorsque mon père est agacé, il a tendance à faire des phrases télescopiques et là, je crois qu’il commençait à être plus que « légèrement » agacé (mais moins que « vraiment », on va dire « moyennement » si cela vous convient, et si ça ne vous convient pas, c’est la même chose, parce que là, moi aussi je commence à être agacée et à faire des phrases à rallonge).

***

Nous étions tous les deux sur le trottoir, scrutant l’horizon comme deux indiens déplumés, à la recherche d’un indice pouvant nous mettre sur la piste du commissariat, lorsqu’un homme casqué de jaune s’est approché de nous pour nous interpeller d’un :

Police, vos papiers s’il vous plaît !

Je regardais mon père, stupéfaite. Quoi ? Finalement les policiers se baladent vraiment avec un marteau piqueur et un casque jaune sur la tête ?

Désolé, a ajouté l’homme en jaune, dans un grand sourire, j’ai pas pu m’empêcher en vous écoutant. Pas d’panique la police nationale n’a pas changé d’képi, elle a juste changé d’bocal.

Euh… vous voulez dire de local ? a demandé mon père.

C’est ça ! Les anciens bocaux ont été rasé pour faire place à du neuf, et en attendant, toute la brigade a été transvasée dans des bâtiments temporaires un peu plus haut dans la rue, et il a indiqué une direction.

Mon père l’a remercié chaleureusement, mais avant de partir il a demandé :

Et, par curiosité, les travaux ont commencé quand ?

Plus d’un an m’sieur ! C’est que, pour faire les choses bien, il faut prendre son temps pas vrai ?

Je regardais derrière la barrière, et n’y voyais qu’un grand trou. Mwouai, pas la peine d’avoir des marteaux piqueurs, si c’est pour creuser à la p’tite cuillère.

***

Je ne sais pas à quoi je m’attendais, mais je sais à quoi je ne m’attendais pas, et c’est justement ce qui nous attendait lorsqu’on est arrivé devant le commissariat de police (relisez cette phrase à l’envers pour défaire les nœuds qu’elle a dû provoquer dans votre cerveau).

En lieu et place d’un bâtiment rutilant drapé des couleurs de la république, auquel tout bon citoyen est en droit de s’attendre (ici, faites résonner la Marseillaise dans votre tête), nous nous sommes retrouvés devant un empilement de blocs de béton qui avaient l’air d’avoir été jeté là, faute de place à la déchetterie la plus proche.

Mon père m’a lancé un regard de homard, le genre qui après s’être demandé où il était tombé, se rend compte que c’est dans une casserole d’eau bouillante.

Papa, je te rappelle que je suis ta fille, et que c’est toi qui es censé me rassurer.

Euh, Lola, ne t’inquiète pas. Tu sais parfois la première impression n‘est pas la bonne, l’extérieur ne reflète pas toujours la beauté intérieure, et là il a semblé chercher un exemple pour appuyer sa démonstration. Je suis venu à son secours :

Un peu comme ce qu’a dû penser maman quand elle t’a rencontré ?

Euh… oui !

Regard de homard !

***

On s’est donc retrouvé devant l’entrée du bâtiment principale. Papa a regardé à droite, puis à gauche, espérant trouver une sonnette ou quelque chose ressemblant à un bouton d’appel.

Bon sang, comment on est censé rentrer ? Il y a forcément un moyen !

Pendant qu’il réfléchissait, je faisais le tour du propriétaire. En plus des différents parallélépipèdes (désolé d’évoquer de pénibles souvenirs de cours de géométrie) qui constituaient l’architecture du lieu, il y avait, sur le terrain vaguement aménagé en parking, une dizaine de véhicules, dont le seul point commun était un état de délabrement qui aurait valu une mise à la casse immédiate, s’ils n’avaient été surmontés d’un gyrophare.

Il doit y avoir un système de protection très sophistiqué, a fini par dire mon père, c’est évident qu’on ne rentre pas dans un commissariat comme dans un moulin.

Je me suis approchée à mon tour et me suis collée à la vitre pour essayer de voir à l’intérieur du moulin, euh… du commissariat.

Évidemment elle est teintée, a ajouté papa, sécurité oblige, un commissariat c’est un peu une forteresse !

Je retirais alors mes mains pour lui montrer le type de « sécurité » employée.

Je crois que c’est juste… de la crasse !

Mon nettoyage involontaire avait au moins eu le mérite de nous permettre de voir à l’intérieur.

Il me semble voir un petit panneau ! s’est exclamé papa, Oui ! il y a un code écrit dessus, c’est le numéro à taper. Il doit y avoir un clavier pas loin.

Je me suis penchée moi aussi pour voir le message et j’ai demandé :

Papa, je peux t’emprunter ton tel’ ?

Euh, oui, si tu veux, mais si tu m’aidais plutôt à chercher le digicode, en général c’est juste à quelques centimètres… et il a recommencé à fureter autour de la porte.

Au bout de quelques secondes, voyant que j’étais en conversation, il s’est approché.

Lola, à qui es-tu en train de… et la porte s’est ouverte comme par magie.

Ce n’est pas la phrase de mon père qui l’a ouverte, « sésame ouvre-toi », je veux bien mais : « Lola à qui es-tu en train de … », ça laisse à désirer comme phrase magique non ?

Les deux battants de la porte vitrée ont donc glissé, pas de manière naturelle, ni surnaturelle, mais plutôt… sous-naturel, car de l’autre côté, point de bon génie mais…

Eh, mais c’est notre inspecteur ! s’est exclamé mon père.

Et pour une fois, il n’avait pas complètement tort !

***

Pas complètement, parce que si l’homme qui nous faisait face ressemblait bien au petit inspecteur légèrement enveloppé, il lui dissemblait (non c’est pas un mot que je viens d’inventer) suffisamment pour que ce ne soit pas lui.

Il avait le visage rougi par l’effort :

Désolé m’sieurs dame, la porte est en panne, il faut l’ouvrir manuellement depuis l’intérieur, c’est pour ça que j’ai mis le petit panneau. J’étais pas sûr que tout le monde comprenne qu’il faille appeler le 17 pour avoir le commissariat et demander qu’on vienne ouvrir, mais apparemment ça marche pas trop mal !

Euh… oui, a dit mon père en me regardant, c’était évident bien sûr, et il m’a fait un clin d’œil raté.

Par contre, a-t-il ajouté en traînant un doigt sur la vitre, je crois qu’un zeste de ménage ne serait pas de trop !

Le policier a fait mine d’être étonné,

Ah bon ? Pourtant il vient d’être fait, il y a peine 3 mois !

Je ne me permettrais pas de juger, c’est à peu de chose prés, la dernière fois que j’avais rangé ma chambre.

***

Une fois à l’intérieur de la “forteresse”, la normalité a semblé reprendre ses droits. Il y avait un large vestibule (rien à voir avec la bulle dans laquelle votre poisson range sa veste rouge après une dure journée de travail), avec en son centre un bureau flambant neuf en arc de cercle.

L’agent nous a devancé pour aller se poster fièrement derrière son office, et nous a accueillie comme s’il n’avait jamais bougé de son poste.

M’sieur dame, bienvenue au commissariat principal, je suis l’agent d’accueil Rodolphe, que puis-je pour vous !

A l’audition de cette simple phrase, j’ai eu l’impression qu’on venait de secouer la boule à neige qui me sert de matière grise. Une avalanche de questions est venue s’écraser à l’arrière de mon sourcil gauche, que je commençais à gratter frénétiquement.

Commissariat principal ? Si ça s’était le commissariat principal, le secondaire était en quoi ? En papier mâché ? Et le tertiaire ? En bouse de yak séché ? Et les autres ? (Peut-être un assemblage hétéroclite de paille et de crotte de nez).

Et puis Rodolphe ? Comment pouvait-on encore s’appeler Rodolphe au 21 siècle ? De tous les prénoms disponibles, je crois bien qu’on ne pouvait en trouver de pire ! (Désolé pour mes lecteurs ou lectrices qui s’appellent Rodolphe, vous pouvez remplacer tous les Rodolphe qui suivent par un prénom de votre choix… du moment qu’il se termine par « lphe » !)

Et ensuite, comment ce faisait-il que cet atrocement prénommé Rodolphe, ressemble à ce point à mon inspecteur ! Est-ce qu’un peu comme des moules à cake, il y avait des moules à policier ?

Du fin fond de mes pensées me parvint alors une voix. Était-ce la voix de la sagesse ? Était-ce la voix de la connaissance ? Non, juste la voix de mon père, qui répondait à l’agent qui demandait la raison de notre présence.

Ah mais oui ! s’exclama “Rodolphe”, je vois parfaitement qui vous êtes, c’est mon frère aîné qui est en charge de l’enquête avec l’inspectrice.

Woua ! si je m’attendais à ça, mon agent avait un frère policier !

Bureau 112 au 1er, c’est là que vous trouverez mon frère : Adolphe.

Arghh ! les parents de Rodolphe avaient réussi à trouver encore pire !

Je crois que pendant quelques secondes, de battre mon cœur s’est arrêté.

Chapitre 1 – Le rêve

Un rayon lumineux vient perforer mes paupières en même temps qu’une onde sonore vient caresser mes oreilles :

Bonjour Sveta, bien dormi ?

Mes bras se déplient comme les ailes d’une chauve-souris.

Mmmmm … j’ai l’impression d’avoir dormi 100 ans !

Elle se penche vers moi :

99 pour être précise.

Ses yeux sont verts, elle les tient de moi, forcément, c’est ma mère non ?

Quelque chose me tapote le cortex, comme un souvenir qui ferait des claquettes dans un coin de ma tête pour que je le remarque.

Et soudain, je la vois, et dans mon souvenir, elle a les yeux bleus !

***

Une onde de chaleur vient caresser mon visage en même temps qu’une voix solaire vient murmurer à mes oreilles :

Bonjour Lola, bien dormi ?

Mes bras se déplient comme les ailes d’une … d’une quoi déjà ?

Mmmm … j’ai l’impression d’avoir dormi … 100 ans ?

Elle s’écarte de moi :

Non, 10 heures … seulement !

Son sourire fait éclater dans ma tête des bulles de joie. Ses yeux sont bleus, rien de plus normal, elle les tient de moi, c’est ma mère non ?

Quelque chose me fait frissonner les neurones, comme un morceau de nuit qui s’échapperait sur un courant d’air.

Tu as fait de beaux rêves ?

Question rituelle depuis que j’ai 3 ans.

J’m’en souviens plus !

Réponse habituelle depuis que j’ai 9 ans, et qu’un agent d’entretien passe la serpillière dans ma boîte crânienne tous les matins, juste avant de m’ouvrir les paupières pour aérer mon cervelet. Bon de toute façon, les rêves c’est propriété privée !

Voilà comment tout avait commencé ce drôle de samedi matin !

***

J’étais à peine en train d’émerger de mon océan de draps, chancelante comme un vieux marin qui n’aurait pas le pied marin, lorsque ma mère s’est dirigée vers mon placard pour un contrôle surprise. Ça aussi ça fait partie du rituel, du coup c’est plus vraiment une surprise.

Elle a ouvert la porte, et son sourire a pivoté d’un demi-tour (ou 180 degrés pour les matheux), j’ai eu l’impression qu’elle venait d’ouvrir une boîte de conserve avariée.

Lola, qu’est-ce qui s’est passé dans ton armoire ? Tu héberges un diable de Tasmanie ou quoi ?

J’ai déambulé jusqu’à elle, insouciante :

Bin oui ! Leur habitat naturel est en voie de disparition, si je pouvais par mon action contribuer à la survie de l’espèce…

Mouai, en attendant, ton diable et toi vous allez faire un peu de rangement, sinon c’est ma bonne humeur qui risque de disparaître.

Elle a commencé à remuer mes chaussettes en essayant de reformer des couples. Je trouvais son incursion dans leur vie sentimentale très indiscrète :

Maman, les chaussettes ne font pas parties des espèces en voie d’extinction, c’est pas la peine de jouer les entremetteuses…

Et d’un coup, je me suis rappelée… la boîte !

Euh… mais laisse, c’est à moi de m’en occuper, tu as bien assez à faire comme ça !

Elle s’est retournée, son regard a balayé la chambre avant de se poser sur moi, comme pour s’assurer que ce qu’elle venait d’entendre était bien sortie de ma bouche, puis sa grimace a pivoté de 180 degrés (un demi-tour pour les non-matheux), et son sourire est réapparu.

D’accord, mais je te rappelle qu’une paire est constituée de deux chaussettes d’à peu près la même taille, et d’à peu près la même couleur !

Je lui ai rendu son sourire :

J’essaierai de m’en rappeler… à peu près.

Puis elle a tourné les talons, et le reste (elle n’est pas contorsionniste) et s’est dirigée vers la porte.

Je t’attends pour le p’tit dej !

Ok, on arrive dans 5 minutes, mon diable de Tasmanie et moi.

***

La porte venait à peine de se refermer que j’étais déjà la tête dans le placard, le nez dans les chaussettes, en train de remuer les paires comme des boules de loto. Au bout de cinq secondes, Bingo ! La boîte était dans ma main. Je l’observais un peu tremblante. Son œil gravé sur le dessus était endormi. Est-ce que vraiment il s’était ouvert la nuit dernière ou tout cela n’était-il qu’un rêve ?

Faisant fi (expression désuète du 13ème siècle, pour les amateurs d’expression désuète du 13ème siècle) de mes doutes nocturnes, je décidais de faire confiance à mes sens aiguisés et de laisser mon bon sens me guider (oui, j’écris en rime à l’occasion, et je parle bien du bon sens qui m’a fait me retrouver enfermée dehors dans mes précédentes chroniques). Et puis, même si je n’avais pas réussi à ouvrir la boîte, je savais déjà ce qu’elle contenait (attention révélation) : de l’aventure ! (Je sens comme une odeur de déception, ne serait-il point temps d’aller se laver ?)

***

Après mes ablutions, je me suis retrouvée devant la glace de la salle de bain pour faire le point.

Je ne sais pas pourquoi, mais devant un miroir, j’ai l’impression qu’on réfléchit mieux (ou alors c’est juste un effet d’optique ?). Peut-être le fait de parler à une personne qui vous comprend vraiment et qui ne fait pas non de la tête quand vous faites oui.

Pour mener à bien mes investigations, j’allais avoir besoin d’une assistante capable de m’introduire dans les conduits auditifs passablement obstrués d’une personne carrément britannique. Après réflexion, mon reflet et moi sommes tombés d’accord sur la personne à contacter.

Je suis allée discrètement prendre le téléphone du salon (J’en entends qui textote pour me demander pourquoi je n’utilise pas mon téléphone portable, eh bien je suis désolée de ne pas pouvoir leurs répondre, mais je suis probablement la seule pré-ados de mon collège, voire de tous les collèges de France, voire de tous les collèges de l’univers, à ne pas avoir de téléphone portable, et si vous voulez savoir comment au 21ème siècle une chose pareille est possible, envoyez un texto à mes parents, ils vous expliqueront tout sur les ondes multi-G qui vous cuisent la cervelle à la coque)

Tuuuuut, clic…

Mathilde ?

Vous êtes bien sur le répondeur de Mathilde, je ne suis pas disponible pour l’instant, ou bien je n’ai pas envie de vous parler, ou bien j’ai envie mais une envie plus pressante m’empêche de vous répondre. Veuillez laisser un message, pas trop long car je n’ai pas que ça à faire, merci… et avant que j’oublie…BIIIIPPP.

Mince, pas la peine d’avoir un téléphone si c’est pour le laisser éteint !

Bon Mathilde, c’était pour te dire que j’avais des trucs à te dire… et que ton message est pas terrible, surtout le bip, on dirait que tu l’as fait avec la bouche et…

Et quoi ? Moi je l’ai trouvé super mon BIIIPP.

A d’accord, elle me faisait une blague du matin, ok, tu l’auras voulu :

Alors avant que ça raccroche, c’était pour t’avertir que je comptais descendre chez toi dans pas longtemps pour te montrer un truc dément, mais bon si t’es pas là…

Eh mais je suis là ! C’était pour rire, y’a pas de répondeur en fait, c’est moi !

Ouai, cool ton message à rallonge, on pourrait croire que t’es vraiment là, bon ben j’espère tu auras ce message rapidos, sinon j’irais chez Sarah, ou Amélie je sais pas…

Mais… je suis pas en replay là, je suis vraiment là…

Bon ben… tant pis, j’aurais vraiment aimé te parler en vrai.

Mais JE TE DIT…

Et j’ai posé le téléphone et cessé de respirer.

Lola ? Lola ? Non mais… t’as pas vraiment raccroché ? LOLAA, redécroche tout de suite !

Eh calmos, tu vas me décoller les oreilles ! T’as pas aimé ma contre blague du matin ?

Je l’ai senti hésiter entre vengeance et impatience, mais la curiosité a fait pencher la balance.

C’est quoi ton truc dément ?

Un truc sur lequel il va falloir enquêter, et pour ça j’aurais besoin d’un Watson.

Une Emma Watson ? C’est tout à fait moi ça !

Non, c’est du docteur Watson que je parlais, tu sais, le pote à Sherlock.

Aurais-je encore senti une légère odeur de déception ?

***

Cinq minutes et quelques miettes de biscotte (complète) plus tard, j’étais habillée et rassasiée, prête à partir à l’aventure, chapeau vissé sur la tête et fouet à la main (ok, cette dernière partie est purement fictive, vous pouvez l’effacer SVP, j’ai perdu mon correcteur).

Père était également en tenue d’apparat, enfin, pas dans sa tenue traditionnelle de sportif du samedi.

Papa ? Je sais bien que le short ne te va pas très bien, mais de là à mettre un pantalon et une chemise pour aller courir …

Hum… a commencé ma mère en voyant son « époux » (je sais ça fait carrément vieillot) froncer les sourcils, mais bien sûr que ton père est très beau en short, d’ailleurs il l’est, quelle que soit sa tenue voyons !

Les paroles de son « épouse » (non mais vraiment vieillot), ont remis les sourcils de mon père à l’horizontale. Il s’est alors adressé à moi en prenant son air d’ambassadeur :

Sachez, jeune fille, que je ne vais pas courir, mais à un rendez-vous de la plus grande importance, il a levé bien haut le menton et bombé le torse.

Diantre ! Mille excuses monsieur, j’ignorais que votre éminence était attendue en haut lieu. Pourriez-vous nourrir notre curiosité quant à la teneur de ce rendez-vous, sans enfreindre le protocole il va de soit (jamais depuis mon 1er cri, phrase mieux tournée ne sortit de ma bouche).

Avant même qu’il ne puisse répondre, un « coucou » a retenti dans la cuisine, suivi de huit autres, qui lui ont cloué le bec. Heureusement dans ces cas-là, ma mère prend le relai.

On a rendez-vous au commissariat ce matin à 9h30 avec l’inspectrice, il parait qu’il y a du nouveau dans l’enquête, moi je ne peux pas y aller, alors c’est ton père qui s’y colle.

Sacrebleu (Ou « Sacrerouge » si vous préférez, chacun ses goûts et ses couleurs après tout) ! Ce matin j’avais prévu d’aller retrouver Mathilde pour commencer ma propre enquête, et là j’apprenais que l’enquête « officielle » avait pris de l’avance ! « Non de non », je n’allais pas me faire doubler sans rien faire.

Papa ! tu sais que j’ai toujours rêvé de visiter un commissariat ?

Euh… non, première nouvelle !

Aie, il allait falloir employer la ruse :

Mais si, je te l’ai déjà dit plusieurs fois, mais tu ne devais pas m’écouter, un peu comme quand maman te parle, et j’ai souri de toute mes dents.

Ma mère l’a regardé comme un chat qui vient d’attraper une souri, avant de se faire croquer tout cru il a répliqué :

Ou là, mais bien sûr que je vous écoute, d’ailleurs tu as raison, tu m’en as parlé pas plus tard…

Qu’hier…

Oui c’est ça ! Eh bien, s’il n’y a que ça pour te faire plaisir, tu peux m’accompagner.

Victoire par KO !