Le vieux sage (5 min 21 s)

L’avocat gara sa voiture à côté de la barrière. Il pesta en coupant le contact, et Il pesta encore en mettant pied à terre :

Bon sang ! Y’a pas idée d’habiter dans c’trou perdu.

Il ouvrit son coffre et troqua ses chaussures à 150$ contre une paire de botte à 10$ qu’il avait achetait trente minutes plus tôt, dans le dernier patelin civilisé indiqué sur sa carte. Il grimaça en imaginant son allure :

Bon sang d’bouseux !

Il prit sa mallette sur le siège passager et, après qu’il eut ouvert le portail d’un coup de talon rageur, il s’engagea sur le chemin de terre.

Rapidement le chemin était devenu une piste, et les arbres clairsemés, une vraie forêt. Il marchait déjà depuis plusieurs minutes, à peine dix d’après sa montre à 200$, mais au moins le double d’après ses pieds de citadin, lorsqu’il vit une silhouette passée au loin. Il se mit à crier en hâtant le pas :

Eh, là-bas ! Attendez ! Attendez !

La forme humaine cessa de bouger. A mesure qu’il s’approchait, il distinguait mieux ces traits : un homme ? Oui ! Portant la barbe ? C’est ça ! D’un âge avancé ? Ça correspond ! Ce pourrait-il qu’il ait de la chance ?

Arrivé essouffler à quelques mètres de l’individu, il l’apostropha :

C’est vous ? L’homme qui vit dans la forêt ? « Le vieux sage » ?

L’homme posa sur lui un regard sombre et pénétrant qui le fit frissonner. Pour se redonner du courage il répéta plus fort :

On m’a dit qu’un homme, dit : « le vieux sage », habitait cette forêt, êtes-vous le vieux sage ?

L’homme sembla sourire :

Je ne suis pas « le vieux sage », mais je peux vous conduire à lui si vous me dites pourquoi vous le cherchez.

L’avocat soupira : « bon sang, combien cette forêt abritait-elle de cinglés ! ». Il ouvrit sa mallette et en sortie une chemise cartonnée.

Je dois lui faire signer ces papiers.

L’homme avança sa main pour saisir la chemise.

Pas touche ! Je dois les remettre en main propre.

Elles ne sont pas assez propres pour vous ? demanda le vieil homme, en montrant ses deux mains maculées de terre. Il sourit alors franchement, découvrant une dentition hasardeuse. Suivez-moi !

L’avocat hésita, ce vieil hurluberlu se moquait-il de lui, ou bien allait-il vraiment le conduire à l’homme qu’il cherchait ? Mais déjà il était parti, il n’eut d’autre choix que de le suivre.

Il crapahutait sous les taillis depuis maintenant trente minutes. Sur la carte, il lui avait semblait que le terrain était plat. Mais c’était sans compter les milliers de talus, de boursouflures, de buissons et de branches hostiles. Son costume commençait à porter les stigmates de cette escapade sylvestre. Il n’hésiterait pas à le facturer à son cabinet d’avocats.

Le vieil homme marchait plusieurs pas devant lui, il dut pousser sa voix pour l’interpeller :

Eh ! C’est encore loin ?

Dix secondes s’écoulèrent avant qu’il ne s’arrête et ne se retourne. Il dit d’une voix posée :

Vous ne m’avez pas répondu, qu’est-ce que vous lui voulez au « vieux sage » ?

L’avocat soupira à nouveau :

Je vous l’ai dit, lui remettre et lui faire signer des documents.

L’homme s’approcha de lui :

Signer ? Mais quoi exactement ?

Tout cette histoire commençait vraiment à l’agacer, Il posa brusquement sa mallette, l’ouvrit sans ménagement et en sortie la chemise qu’il agita sous le nez du vieil homme :

Vous vous foutez de moi pas vrai ? Vous savez pourquoi je suis là !  Alors si vous êtes ce foutu « vieux sage », signez ces papiers, prenait votre argent, et déguerpissez de cette foutu forêt !

Le vieil homme sourit tristement :

Une foutue forêt qui pousse sur un gisement de schiste bitumineux, pas vrai ?

Il voulait enfin jouer carte sur table ? Eh bien voilà qui lui convenait.

Et quoi d’autre ? Pourquoi est-ce qu’un avocat serait venu bousiller son costume à 400 dollars dans ce trou, si ce n’est pour en offrir 50000, au vieux fou qui possède l’acte de propriété.

Et si le vieux fou refuse ? S’il préfère continuer à vivre dans son trou bitumineux ?

Un rictus mauvais déforma les traits de l’homme de loi.

Alors … la prochaine fois ce n’est pas un avocat qui risque de débarquer !

Quoi d’autre, un croque-mort ?

Sans lui laisser le temps de répondre, le vieil homme leva le bras en direction d’un arbre derrière lui :

Tenez, le voilà votre « vieux sage » !

L’avocat le regarda interloquer :

C’est une blague ? Il habite dans cet arbre peut-être ?

Il n’habite pas dans l’arbre, c’est l’arbre !

« Bon sang, ce type est vraiment fou » pensa l’avocat, mais l’homme poursuivit :

Cet arbre est le plus vieil arbre de la forêt, s’il y a un vieux sage ici, c’est bien lui.

Arrêter vos conn …

TAISEZ VOUS ! cria le vieil homme !

L’avocat regarda nerveusement sa montre à 200 dollars égrainer des secondes qui valaient chacune au moins 10 cents, d’après son taux horaire.

Cet arbre est le véritable trésor de cette forêt, pas son sous-sol pétrolifère. Observez-le, écouter-le, comprenez-le. Il vous enseignera la patiente, la frugalité, l’abnégation. Il vous dira comment, sans jamais prendre plus que ce dont il a besoin, sans jamais exploiter plus que le sol de sa naissance, sans jamais ne souhaitez plus que le soleil et la pluie, il a vécu plus de 500 ans, en paix et en harmonie, et vous feriez mieux de m’écouter plutôt que de regarder votre montre !

L’avocat leva les yeux et se mis à ricaner :

C’est bon ? Vous avez fini votre plaidoyer ? Vous vous êtes bien foutu de moi ? Il leva la tête et se mis à éructer, vous savez ce qui va se passer ? Je vais vous donner ce foutu papier. Signé ou pas, ça n’a pas d’importance. Une fois que j’aurais acté la remise, la machine judiciaire se mettra en marche. Et après ça les tronçonneuses se mettront en marche, et dans six mois tout au plus je signerai le contrat avec la société d’exploitation pétrolière, et il ne restera de votre « vieux sage » que le cure dent qui servira à piquer les olives de mon Martini drink.

Le vieil homme se rembruni :

Pour vivre plus de cinq cents ans, la sagesse ne suffit pas, parfois, il faut savoir se défendre. Savez-vous comment un arbre se défend ?

L’avocat lui tendit le papier :

Non, je ne sais pas, et rien ne me fera plus plaisir que de continuer à ne pas le savoir ! Prenez ce foutu papier !

Un arbre, à mesure qu’il gagne en maturité, est capable de produire des centaines de molécules, propres à anéantir toutes les formes de nuisibles qui se risqueraient à l’attaquer …

Mais l’avocat n’écoutait pas et continuait d’agiter son précieux document :

Prenez ce putain de foutu papier !

Le vieil homme se tourna vers une des plus basses branches et continua imperturbable :

Prenez cette feuille …

Votre foutu feuille, voilà ce que j’en fait !

Il l’arracha, la broya dans sa main et, après l’avoir malaxé, la jeta dédaigneusement sur le sol.

Imaginez cet arbre, poursuivi le vieil homme, de plus de cinq cents ans, dont vous venez de toucher bien imprudemment une feuille, imaginez le nombre de molécules létales qu’il a appris à synthétiser.

L’avocat se redressa tout à fait, sa tête pivota légèrement, comme pour marquer son étonnement :

Vous vous foutez de moi ?

Puis ses doigts furent pris d’une inexplicable faiblesse …

Il fallut six mois à la forêt pour effacer la trace du précieux document, et douze mois de plus pour ingérer le corps étranger.

Aux dernières nouvelles, « le vieux sage » habite toujours quelque part sous la canopée.

La dernière touche (5 min 24 s)

Ils s’étaient rencontrés vingt ans plus tôt. Lui sûr de ses quarante ans, bâtis comme un athlète, féru d’escrime, d’une intelligence instinctive, il était à l’aube de bâtir un empire. Elle de treize ans sa cadette, grande et élancée, vibrante et passionnée d’art, n’avait su résister à cette attirance contraire.

Les premiers mois, le tumulte et la fougue amoureuse avaient catalysé leurs potentiels. Il avait créé une entreprise dans le secteur de l’énergie. Elle avait publié un ouvrage d’art faisant référence. Il avait noué des alliances stratégiques, elle fréquentait des cercles d’intellectuels. Ils se nourrissaient de leurs relations, de leurs ambitions et de leurs rêves. Mais pour lui, le rêve commença à virer à l’obsession, celle de la réussite, et de l’argent. La légèreté des débuts fut dévorée par son esprit d’entreprise. Alors qu’elle avait des désirs d’enfant, lui avait soif de pouvoir. Elle le quitta avant que de femme elle ne devienne objet. Elle partit, enceinte de leur premier enfant. Comment aurait-il pu se douter que cet enfant serait son unique descendance.

Les années qui suivirent, Il avait multiplié les aventures, les conquêtes, les mariages. Maintenant qu’il avait un empire, il lui fallait un héritier, mais aucunes de ses « partenaires » n’avait pu remplir ce contrat.

Au matin de son Cinquante-quatrième anniversaire, lorsqu’il reçut l’avis de décès, il était seul dans sa grande demeure, divorcé pour la quatrième fois.

***

Trois ans qu’elle était morte. Dix-sept ans qu’elle l’avait mis au monde. Quatorze ans de bonheur sans faille et sans père. Elle lui avait expliqué qu’elle l’avait quitté peu avant sa naissance. Elle lui avait fait découvrir les arts, la beauté de toute choses, la grâce fragile de la vie. L’avait mis en garde contre les ambitions dévorantes. Il avait appris le piano, la peinture, le chant, le bonheur d’apprendre sans contrainte. Comme elle, il était grand et élancé, comme lui il pouvait être obsessionnel dans ses passions.

***

Il avait rencontré son père pour la première fois à l’enterrement. Il avait essayé de l’aborder sans préjugé, sans ressentiment. Mais très vite le portrait qu’en avait fait sa mère était venu se superposer à la personne de chair dont il partageait le sang.

Son père lui avait dit que désormais il aurait la charge de son éducation. Que les années d’errements étaient terminées, qu’il avait un nom, et que ce nom était celui d’un empire. Il avait été jaugé, jugé, condamné. La terre n’avait pas encore recouvert le cercueil de sa mère que son avenir était déjà scellé.

***

Trois ans que sa vie avait basculé. Changé d’établissement tous les six mois. Interne ou interné, il ne savait plus ce qu’il était. Son père payait des fortunes pour le faire entrer dans les écoles les plus exigeantes, jusqu’à la dernière, aux principes quasi militaires.

Il ne le voyait qu’une fois par trimestre lors d’une rencontre qui était devenue un rituel. Une voiture de maître venait le chercher le vendredi soir et l’emmener à la salle d’arme que son père avait fait construire sur son domaine. Là il enfilait son équipement et attendait. A 18h00 son père entrait sans dire un mot, revêtait sa tenue en omettant le casque, puis le scruté d’un regard plus tranchant que le sabre qu’il levait pour signifier le début du combat.

Plus que les coups portés sans ménagement, c’était les mots qui le blessaient profondément. Durs et froids, les reproches pleuvaient à mesure que les touches s’accumulées. Il n’était pas assez sportif, pas assez discipliné, pas assez bon en science, en mathématique, en langue… Puis à la quinzième touches, son père lui jetait un dernier regard plein de mépris en même temps qu’il jetait ses affaires au sol, et s’en allait sans se retourner.

***

C’était le jour de son dix-huitième anniversaire, mais c’était surtout le jour de leur rencontre. Comme à chaque fois il arriva le premier, se vêtit de sa tenue blanche de tireur, puis se dirigea vers celle de son père.

Lorsqu’il le vit faire son entrée quinze minutes plus tard, il nota qu’il avait l’air plus agité qu’à son habitude. Il lui tendit sa tenue, son père s’habilla avec nervosité et sans un mot. Il lui donna son sabre et chose peu commune, eu un remerciement en retour.

Les deux hommes se mirent alors en position de chaque côté de la piste. Derrière eux, leur compteur respectif affichait zéro.

***

Il leva son sabre, le regardant droit dans les yeux.

Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour toi. Maintenant que tu es un homme, il va falloir me montrer que tu es digne de mon investissement.

Et il porta une première attaque que son fils para à sa stupéfaction. Une grimace qui aurait pu être une ébauche de sourire se peignit sur son visage.

J’ai bâti un empire qui porte mon nom, et tu portes le nom de cet empire. A compter de ce jour chacune de tes pensées, chacun de tes gestes, chaque seconde de ton existence lui seront consacrées. Et il toucha violemment le plastron de son fils en guise de point d’exclamation.

J’attends de toi la perfection, une touche, la précision, une autre touche, l’exigence, l’abnégation…

Et sa diatribe se poursuivi jusqu’à sa quatorzième touche. Son visage était en sueur, son souffle plus court, sa voix moins assurée. Son fils lui avait opposé plus de résistance que de coutume. Il marqua alors une pause.

As-tu bien saisie la portée de mes mots ? Après la dernière touche, ta vie ne sera plus jamais la même, tu ne retourneras pas dans ton école, tu termineras ta formation sous ma férule.

***

De tout le combat il n’avait parlé. Pas plus qu’il n’avait touché. Mais c’est bien lui qui avait mené l’affrontement. Comme c’était le cas depuis plusieurs mois. Car, comme dans bien d’autre discipline, il était passé maître dans l’art de manier le sabre : sans rien laisser paraître.

Les derniers mots de son père résonnèrent comme une sentence. En guise de réponse il baissa sa garde, ôta son masque et plongea son regard dans les yeux de son adversaire.

De surprise son père hésita un court instant, avant d’armer son bras :

La reddition n’est pas une option, j’attends de toi que tu deviennes… impitoyable !

Il lui sembla voir couler une larme sur la joue de son fils lorsqu’il tira en direction de son cœur.

***

La police conclut à une mort naturelle. Il l’avait appelé quelques minutes après que son père se fut effondré.

Avait-il tenté de lui pratiquer les gestes de premier secours ? Oui, il avait fait tout son possible. Son père montrait-il des signes avant-coureurs d’une crise cardiaque ? Peut-être ; de la nervosité, de la fatigue, une certaine tension dans le visage, une transpiration excessive ; oui… peut-être.

Ils ne l’accablèrent pas d’avantage et le laissèrent récupérer ses affaires avant de partir.

***

Dehors, la voiture de maître l’attendait. Le chauffeur lui demanda d’une voix impassible :

Où va t’on monsieur ?

Chez moi, il marqua un temps, je suppose ?

Le chauffeur pris le sac. Il ne sembla pas s’étonner de son poids. Lentement, la voiture remonta l’aller.

Assis sur la banquette arrière, il passa un doigt sur sa joue et effaça la larme qui avait séché, la seule qu’il verserait jamais sur son père. Un cahot fit trembler le véhicule. Dans le coffre son sac s’ouvrit légèrement révélant son contenu à l’obscurité : une photo de sa mère, ses affaires d’escrime, sa serviette et, cachés en dessous, une batterie capable de délivrer une tension de 220 volts et un compteur électronique qui affichait le chiffre quinze, en rouge clignotant.