{"id":141,"date":"2019-04-30T16:18:22","date_gmt":"2019-04-30T14:18:22","guid":{"rendered":"http:\/\/leshistoiresduplacard.fr\/?p=141"},"modified":"2019-05-03T11:50:18","modified_gmt":"2019-05-03T09:50:18","slug":"le-banc-4-min-29-s","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leshistoiresduplacard.fr\/index.php\/2019\/04\/30\/le-banc-4-min-29-s\/","title":{"rendered":"Le Banc (4 min 29 s)"},"content":{"rendered":"<p class=\"alinea\">Lorsqu\u2019il arriva dans le parc ce jour-l\u00e0, Monsieur Paul eu la surprise de voir \u00ab&nbsp;son&nbsp;\u00bb banc occup\u00e9. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans l\u2019esprit de Mr Paul, c\u2019est le mot \u00ab&nbsp;occupation&nbsp;\u00bb qui s\u2019imposa lorsqu\u2019il vit les quatre \u00e9nergum\u00e8nes qui avait envahi son minuscule territoire.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Bien que public, Mr Paul consid\u00e9rait ce banc comme sa propri\u00e9t\u00e9, et quiconque osait le fouler de son fessier, devenait derechef un ennemi de sa lilliputienne nation. Car enfin, depuis maintenant huit ans, il \u00e9tait d&rsquo;\u00e9vidence que lui seul disposa de l\u2019usufruit de ce mobilier urbain entre dix heures et seize heures. La chose \u00e9tait entendue, personne ne s&rsquo;asseyait sur le Banc de monsieur Paul lorsque celui-ci y si\u00e9ger, et celui ou celle qui avait l\u2019audace de s\u2019en approcher, se voyait gratifi\u00e9 d\u2019un regard qui invitait \u00e0 passer son chemin, plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 tenter la conversation.<\/p>\n<p class=\"alinea\">C\u2019est depuis un bosquet attenant que Mr Paul analysa la situation. Les quatre \u00e9nergum\u00e8nes en question semblaient jeunes, et m\u00eame si pour Mr Paul, tout individu de moins de soixante-dix ans pouvait \u00eatre qualifi\u00e9 de jeune, ces quatre-l\u00e0 semblaient vraiment tr\u00e8s jeune, voire carr\u00e9ment tomb\u00e9s de la derni\u00e8re pluie. Peut-\u00eatre quinze ou seize ans, comment savoir&nbsp;?<\/p>\n<p class=\"alinea\">Il les observa longtemps. Il les vit rire b\u00eatement pendant d\u2019interminables minutes, pench\u00e9s sur leurs t\u00e9l\u00e9phones. Il les entendit prononcer des phrases dont la plupart des mots lui \u00e9corch\u00e8rent les oreilles. Il assista impuissant \u00e0 la d\u00e9gradation de son havre de paix&nbsp;: \u00e0 coup de cutter, de jets de chewing-gum et autres s\u00e9cr\u00e9tions buccales. Il ne put en regarder d\u2019avantage, et rebroussa chemin, laissant derri\u00e8re lui sa parcelle aux envahisseurs barbares.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Il convient d\u2019en dire un peu plus sur Mr Paul pour mieux comprendre son affliction.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Sa vie durant il avait travaill\u00e9. D\u2019aussi loin que la lumi\u00e8re chancelante de ses souvenirs \u00e9clairait ses jours pass\u00e9s, il avait travaill\u00e9. Il avait commenc\u00e9 \u00e0 la cha\u00eene, dans une usine de traitement des m\u00e9taux. Il avait appris les techniques et gravis tous les \u00e9chelons jusqu&rsquo;\u00e0 un poste de direction. Irascible par nature, il \u00e9tait rest\u00e9 c\u00e9libataire et s\u2019en trouvait fort aise. Car Mr Paul savait o\u00f9 trouver son bonheur ind\u00e9pendamment des gens qui l\u2019entourent&nbsp;: dans son travail.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Le jour de sa retraite forc\u00e9e \u00e0 plus de soixante-quinze ans, d\u2019aucuns pr\u00e9dirent dans son dos, qu\u2019il ne survivrait pas \u00e0 sa \u00ab&nbsp;mise au rebut&nbsp;\u00bb. Mais Mr Paul avait une passion contrari\u00e9e qui ne demandait qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;\u00e9panouir, et c\u2019est cette passion qui, chaque jour, repoussait depuis lors les ombres cr\u00e9pusculaires d\u2019une in\u00e9luctable fin de vie&nbsp;: la lecture. Chaque jour ses yeux br\u00fblants de fi\u00e8vre, consumaient les livres en silence. Un deux, parfois trois, sa soif de mots \u00e9tait inextinguible.<\/p>\n<p class=\"alinea\">D\u2019abord, il avait lu chez lui, dans le confort \u00e9triqu\u00e9 de son petit appartement. Mais ces envol\u00e9s litt\u00e9raires avaient rapidement fait na\u00eetre chez lui un besoin d\u2019espace. La flamme de sa passion avait besoin d&rsquo;oxyg\u00e8ne, de souffle, de vie. Il lui fallait sentir la brise sur son visage, \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par les odeurs du dehors, deviner, \u00e0 la marge du regard les \u00eatres, autours. Tous ses sens devaient \u00eatre en \u00e9veille, pour qu\u2019il soit pleinement acteur de ses lectures. Et comme tout acteur il lui fallut trouver une sc\u00e8ne. Il jeta son d\u00e9volu sur le banc.<\/p>\n<p class=\"alinea\">C&rsquo;\u00e9tait un vieux banc, peut \u00eatre aussi vieux que lui l&rsquo;\u00e9tait. Vieux sans fioriture et un peu branlant. Il avait fallu qu\u2019ils s\u2019apprivoisent, qu\u2019ils trouvent la position id\u00e9ale, que la chair, le bois et l\u2019acier se compl\u00e8tent pour ne former qu\u2019une \u00e9vidente silhouette.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Ainsi Lisait Mr Paul, depuis huit ans, six heures par jours sur son banc. Acteur immobile des milliers de vie de papier qu\u2019il aspirait de son regard p\u00e9n\u00e9trant.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Certain parfois ralentissaient lorsqu\u2019ils pass\u00e9s pr\u00e8s du banc. Certain parfois tentaient de voler quelques mots par-dessus l&rsquo;\u00e9paule du vieil homme. Certains parfois s&rsquo;approchaient pour humer ce doux parfum de pl\u00e9nitude. Tous savaient qu\u2019il ne fallait pas le d\u00e9ranger, qu\u2019il ne fallait pas rompre le fragile \u00e9quilibre qui semblait le maintenir, tel un funambule, sur la corde vibrante de l\u2019harmonie. Tous sauf ces quatre \u00e9nergum\u00e8nes qui \u00e9taient toujours l\u00e0 lorsqu\u2019il revint le lendemain. Et encore le jour d&rsquo;apr\u00e8s, et le jour suivant. Mr Paul \u00e9tait d\u00e9pit\u00e9, abattue, cette stupide jeunesse n\u2019avait-elle pas de plus saines occupations que d&rsquo;occuper son banc&nbsp;?<\/p>\n<p class=\"alinea\">Il les observa plusieurs jours durant. Il nota avec consternation cette mani\u00e8re qu\u2019ils avaient de s\u2019assoir \u00e0 m\u00eame le dossier pour s\u2019y balancer d\u2019avant en arri\u00e8re comme de stupides volatiles. Au fil des jours, sa patiente se mua lentement en col\u00e8re, et sa col\u00e8re finit par se transformer en haine. Et c\u2019est dans le terreau de cette haine que germa l\u2019id\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Les r\u00e9sidents du parc&nbsp;: chouettes, chauve-souris et autres rongeurs de tous poils, furent les uniques t\u00e9moins de l&rsquo;\u00e9trange ballet qui se joua pr\u00e8s du banc les six nuits qui suivirent. La septi\u00e8me, satisfait, Mr Paul se reposa.<\/p>\n<p class=\"alinea\">L\u2019occupation pris fin apr\u00e8s treize interminables journ\u00e9es. Il ne revint dans le parc qu\u2019une semaine plus tard, le temps que les travaux soient termin\u00e9s. A dix heures il \u00e9tait devant le banc. Il \u00e9tait flambant neuf, solidement ancr\u00e9e dans la nouvelle dalle de b\u00e9ton qui avait \u00e9t\u00e9 coul\u00e9 quelques jours plus t\u00f4t. Mr Paul s&rsquo;approcha, jeta un coup d\u2019\u0153il sur les herbes alentours qui n\u2019avaient toujours pas \u00e9t\u00e9 coup\u00e9. Les gros cailloux tranchants qu\u2019il avait d\u00e9pos\u00e9s \u00e9taient toujours l\u00e0, \u00e0 demi masqu\u00e9 par la v\u00e9g\u00e9tation, sur l\u2019un d\u2019eux il vit distinctement la tache rouge. Pr\u00e8s de la dalle, oubli\u00e9, un vieil \u00e9crou sectionn\u00e9, qui avait fini par c\u00e9der sous la contrainte.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Ses efforts n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 vain. Six nuits durant, il avait utilis\u00e9 ses connaissances pass\u00e9es pour acc\u00e9l\u00e9rer le processus de rouille des six points d\u2019attaches du vieux banc. Comme pr\u00e9vu, il avait fini par basculer, emportant avec lui ses coupables victimes.<\/p>\n<p class=\"alinea\">Mr Paul s&rsquo;assit sur le c\u00f4t\u00e9 droit du banc, chercha la position id\u00e9ale, sortit un livre de sa poche. Il l&rsquo;ouvrit \u00e0 la page qu\u2019il avait corn\u00e9 vingt jours plus t\u00f4t, puis il tourna la t\u00eate du c\u00f4t\u00e9 gauche. Il regarda longuement le bouquet de fleur sur lequel \u00e9tait coll\u00e9 la photo de cet adolescent qui ne deviendrait jamais un homme, et, un triste sourire sur le visage, il reprit sa lecture \u00e0 voix haute, pour lui, et pour celui avec qui il partagerait d\u00e9sormais, et pour toujours, \u00ab&nbsp;son&nbsp;\u00bb banc.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsqu\u2019il arriva dans le parc ce jour-l\u00e0, Monsieur Paul eu la surprise de voir \u00ab&nbsp;son&nbsp;\u00bb banc occup\u00e9. 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